Klaus Heymann, 25 ans de Naxos

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Depuis 1987, le label super-économique Naxos basé à Hong Kong s’est transformé en référence mondiale de l’édition et de la distribution de disques de musique classique, et fut très tôt pionner de la musique en ligne. Fort d’un catalogue en propre de 10.000 titres, il est aussi le distributeur de 75.000 albums. Du rachat des labels spécialisés à des accords de distribution avec les majors, tout l’intéresse pour son développement. C’est ainsi que Timpani, champion de la musique française, vient de tomber dans son giron, tandis que Warner vient d’accepter après EMI Classics que son catalogue soit intégré à la plateforme numérique de Naxos. Et d’autres projets suivent déjà, qui pourraient même atteindre jusqu’au monde du spectacle vivant.
Derrière cette progression irrésistible, un seul homme, Klaus Heymann, le fondateur de Naxos. Homme d’affaires et mélomane, dans cet ordre, il était de passage à Paris dans le cadre de sa tournée célébrant les 25 ans du label. Rencontre avec celui qui a réussi l’improbable pari de concilier « low cost », musique classique et conquête planétaire.

 

ResMusica : Naxos est une société mondiale d’édition et de distribution de disques, comment l’avez-vous bâtie ?
Klaus Heymann : Le siège social est à Hong Kong, où sont installés le directeur financier, la comptabilité et la gestion de notre plateforme numérique ainsi que de notre base de données. La société a deux branches, Naxos Rights International qui gère les droits, et Naxos Global Distribution qui s’occupe de la distribution des supports physiques et de la musique en ligne. Le service client et l’essentiel du travail sont effectués aux Philippines, où par exemple nous avons 24 personnes à plein temps qui travaillent sur notre base de données de disques. Le travail de vente est lui effectué localement par les différentes filiales, avec deux entrepôts qui sont à Munich et aux Etats-Unis.

RM : Vous établissez les équipes là où vous trouvez les meilleures conditions…
KH : Nous avions initialement notre équipe de développement informatique à Manille, aux Philippines, mais nous l’avons déplacée à Nashville aux Etats-Unis.

RM : En lien avec la culture musicale de cette ville ?
KH : L’équipe à Manille était trop loin de notre marché principal, qui est en Amérique. Il est préférable que l’équipe en charge du développement de la base de données et de l’informatique soit sous le même toit que le service marketing. La distribution est numérique, mais le marketing doit être local, pour coller au marché.

RM : L’informatique et votre base de données de disques jouent désormais un rôle essentiel pour votre métier d’éditeur et de distributeur?
KH : Naxos en tant qu’éditeur a un catalogue de 7000 albums, auxquels il faut en ajouter 2500 édités par les labels que nous avons acquis, comme Capriccio, Ondine ou dernièrement Timpani. Mais nous sommes aussi distributeurs, et là le catalogue que nous gérons représente au total 75000 disques. Et pour chaque disque, notre base de données est constituée de 100 champs, par exemple les instruments utilisés dans les œuvres de musique de chambre, la date de composition, nationalité, dates et sexe du compositeur.

RM : Quel est l’avantage d’avoir une base de données aussi détaillée ?
KH : C’est une base qui est construite autour des œuvres, et non autour de l’album. Nous opérons nos propres sites web, et cela nous a permis de comprendre le besoin de nos utilisateurs de pouvoir faire des recherches fines sur une large base de données. Notre base est beaucoup plus riche que celle des majors qui sont constituées pour répondre à des besoins logistiques et de marketing. La nôtre permet de faire des recherches par multicritères, très utile pour les utilisateurs.

RM : Cette base de données est celle que l’on retrouve dans votre service Naxos Music Library, qui qui s’adresse aux professionnels de la musique et aux bibliothèques ?
KH : Oui, les orchestres l’utilisent aussi, au Royaume-Uni, en Scandinavie, aux Etats-Unis, soit pour eux-mêmes soit pour leur site internet : pour le prix de quelques abonnements, ils proposent à leurs visiteurs ou leurs abonnés de pouvoir écouter gratuitement les œuvres qui seront jouées durant la saison. L’abonnement mensuel est à 15€ et vous accédez en streaming à tout notre catalogue, y compris ceux des majors EMI Classics et Warner qui va être disponible très prochainement. Il nous manque juste Sony et Universal. m’a demandé il a quelques jours de lui renouveler son abonnement, il y a accès en tant qu’artiste Naxos, et il ne pouvait plus s’en passer !

RM : Ce service n’est pas disponible en français…
KH : Nous réfléchissons à une traduction, et nous travaillons déjà à ce que les orthographes spécifiques en français puissent être traduites, comme Chostakovitch en orthographe française sera automatiquement traduit en Shostakovich en anglais.

RM : Pourquoi avez-vous racheté Timpani tout récemment, et plus généralement quelle est votre motivation dans le rachat d’autres labels ?
KH : Il faut que le répertoire du label complète notre catalogue, ce qui était typiquement le cas de Timpani qui est centré sur la musique française. Et nous apportons notre compétence en matière de développement commercial, je suis un homme d’affaires initialement.

RM : A quoi ressemble votre journée de travail typique ?
KH : Je fais des mails, je prends mon petit-déjeuner, je fais des mails, je déjeune, je fais des mails, je fais une marche, je fais des mails, je dîne, je fais des mails… ou des discussions par Skype.

RM : Et comment se rythme le travail durant le mois ?
KH : Je reçois tous les mois un rapport de synthèse de nos filiales, qui nous permet de choisir le répertoire que nous enregistrons, les volumes de disques que nous pressons. La décision de publier un disque est notre choix, et la publication est faite de manière numérique. De plus en plus de disques ne sont publiés que sous cette forme. Si on pense que le disque a assez de potentiel, on le tire en CD à 2000 exemplaires. Si l’artiste ou l’orchestre souhaite avoir son enregistrement en support physique, on le tire à 500 exemplaires.

RM : La publication d’un CD devient alors un service que vous proposez aux artistes, quand vous pensez que le disque n’a pas assez de potentiel ?
KH : Oui, voilà.

RM : Et vous rencontrez vos équipes à quel moment dans l’année ?
KH : Deux fois dans l’année, une fois au Royaume-Uni et l’autre fois au Midem. Comme le Midem classique s’est arrêté, nous irons maintenant à Classical Next à Munich. Ce salon est organisé par les mêmes personnes que le Womex (NDLR : salon consacré aux musiques du monde). C’est un tout nouveau salon, alors les aider à lancer Classical Next, nous leur avons garanti l’achat de 200 entrées.

RM : Rétrospectivement, quels ont été les moments clés de l’histoire de Naxos depuis son lancement en 1987?
KH : En 1994 nous avons lancé Naxos Audio Book (NDLR : livres audio, uniquement en anglais=, qui a démarré comme un projet indépendant et qui nous a donné de l’expérience en matière d’édition. Avec le développement des e-books (NDLR : livre électronique), c’était une décision importante.
En 1995, c’était le lancement de notre site web. Début 1996 j’ai lu un article dans le Wall Street Journal, ou l’Herald Tribune sur le développement futur de la musique en ligne, et ça m’a convaincu qu’il fallait regarder cela très sérieusement. Dès la fin de la l’année, tous nos titres étaient disponibles en streaming via internet.
En 2004, c’était le lancement de la Naxos Music Library.

RM : Comment les décisions éditoriales sont-elles prises ?
KH : Nous avons un directeur A&R (Artistes et Répertoire) qui décide ce que nous enregistrons, et ma femme, la violoniste Takako Nishizaki, évalue la qualité artistique des interprètes. Si elle les trouve fantastiques, on prend tout de suite, si elle aime beaucoup, on regarde de plus près, si elle n’aime pas, on ne prend pas.

RM : Vous avez aujourd’hui un bien plus grand choix d’orchestres et d’artistes qu’à vos débuts…
KH : L’Orchestre de la Radio Slovaque et l’Orchestre national symphonique de la Radio Polonaise avec qui nous avons commencé avaient la capacité de bien interpréter différents répertoires. Aujourd’hui, nous avons plus de choix, avec Detroit, Baltimore, Lyon… nous faisons en sorte qu’il y ait toujours un élément national en commun entre la musique et les interprètes, que ce soit l’orchestre, le chef…

RM : Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous tient éveillé la nuit ?
KH : Je ne gère pas les affaires de Naxos au jour le jour, j’ai donc plus de temps pour réfléchir aux évolutions. Je suis abonné au site gratuit Digital Music News, qui tous les jours donne de l’information sur comment vendre la musique. Je lis le Herald Tribune, le Wall Street Journal, et je conseille mes équipes sur les projets qu’elles doivent regarder. Ce qui me tient éveillé la nuit, c’est de rater une évolution majeure, une grande idée nouvelle. Pour que nous survivions et fassions la transition vers le monde numérique.

RM : Quels sont les nouveaux projets sur lesquels vous misez ?
KH : Nous travaillons à la Naxos Works Library, qui réunira dans un seul endroit toutes les informations sur les œuvres, avec les partitions, les dates, les analyses issues de nos livrets.
Je veux poursuivre l’enrichissement de notre base de données d’albums pour créer une Universal Album Database. Nous avons déjà 75.000 références, j’estime qu’il nous en manque 25.000 pour être complet.
Et créer la Naxos Encyclopedia of Classical Music : vous lisez une note sur Beethoven, vous pouvez accéder à ses lettres, des notes sur ses œuvres, écouter sa musique, autant d’interactivité et d’accès à des éléments que vous ne pouvez pas faire avec une encyclopédie traditionnelle comme Groves.
Une autre idée est de proposer aux artistes des kits de promotion électronique.

RM : L’Asie connaît un développement fantastique de la musique classique, et la Chine en particulier pousse le développement de formation symphonique avec des instruments locaux, avec par exemple le . Quel avenir voyez-vous pour cette musique ?
KH : Cet orchestre est le principal mais ce n’est pas le seul, il y en a à Singapour ou Taïwan. Le problème est que pour le moment ces formations jouent principalement des adaptations de la musique occidentale, il leur manque encore un répertoire propre.

RM : Est-ce que l’intérêt des jeunes pour la musique classique, ou plutôt le fait qu’ils sont absents des salles de concerts, vous préoccupe ?
KH : Les jeunes écoutent de la musique en classique en ligne et ils sont aventureux, moins avec la musique baroque, mais ils s’intéressent à Arvo Pärt, Philip Glass, Varèse…
Les organisateurs de concerts vont devoir créer de nouvelles manières d’attirer les gens, les jeunes veulent participer à un événement, ça peut être aussi simple que retrouver les artistes à une soirée après le concert. Alors qu’il est possible d’entendre le Philharmonique de Berlin en vidéo haute définition, l’orchestre local doit ajouter quelque chose au concert qu’il propose. En Australie j’avais organisé des concerts où on commençait par un hors d’œuvre, ensuite l’orchestre jouait, on s’arrêtait pour passer au plat principal, l’orchestre reprenait, on passait au dessert, puis c’était le final, et la soirée se concluait par des verres de vin.
Et il faut proposer des œuvres plus courtes, que les gens puissent applaudir après chaque morceau, qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?

RM : Naxos pourrait élargir ses activités à l’organisation de soirées ?
KH : On y réfléchit.

RM : Préparez-vous l’ère post-Klaus Heymann ?
KH : Nous avons des responsables de filiales qui ont une vision, et qui sont dans leur quarantaine ou leur cinquantaine. Il y en aura deux ou trois qui émergeront, et l’un se dégagera des autres.

RM : Finalement, comment expliquez-vous le succès de Naxos ?
KH : J’aime beaucoup quand les gens disent que je suis un visionnaire, mais ce n’est pas vrai. Ce que j’ai fait, c’est prendre plein de petits paris dont certains ont réussi. Ne faites jamais un pari qui à lui seul peut détruire votre affaire, il faut calculer ses risques. C’est ce que je dis à mes équipes.

Crédits photographiques : Klaus Heymann/Naxos

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