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Nuit du quatuor à cordes aux Bouffes du Nord

Concerts, Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 1-VI-2018. Sixième Festival du Palazzetto Bru Zane à Paris. « Nuit du quatuor français ».
20h. Antoine Reicha (1770-1836) : Quatuor à cordes en ut mineur, op. 49 n° 1. George Onslow (1784-1853) : Quatuor à cordes en ut majeur, op. 64. Quatuor Ardeo.
21h30. Charles Gounod (1818-1893) : Quatuor à cordes en sol mineur CG 565. Théodore Gouvy (1819-1898) : Quatuor à cordes n° 4 en la mineur, op. 56 n° 2. Quatuor Cambini-Paris.
23h. Juan Crisóstomo de Arriaga (1806-1826) : Quatuor à cordes n° 3 en mi bémol majeur. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Quatuor à cordes n° 1 en mi mineur, op. 112. Quatuor Modigliani.

Pour sa soirée d’ouverture, le sixième festival à Paris investit l’espace du sublime Théâtre des Bouffes du Nord avec une ébouriffante et féconde « Nuit du quatuor français » : cette soirée-marathon propose, en quatre concerts d’une heure, la redécouverte de quelques jalons d’un bon siècle de créations romantiques, conçues dans l’environnement géographique et culturel hexagonal. 

Fidèle à son idéal de défense et d’illustration du répertoire musical rare d’essence française, le , fondation française en résidence permanente à Venise, convie quatre formations, jeunes ou déjà confirmées, à explorer un pan hélas souvent méconnu du répertoire pour quatuor à cordes ; chacune d’entre elles défend ainsi deux partitions en exacte convergence avec son identité sonore, ou ses propres conceptions musicales.

Malheureusement, et à notre grand regret, nous n’avons pu entendre le jeune et prometteur , dans les rares et ultimes chefs d’œuvre d’Ernest Chausson et de Gabriel Fauré, qui se produisait en début de soirée.

De la naissance nationale d’un genre

La soirée commence pour nous sous le coup de vingt heures. Le , de constitution exclusivement féminine, remonte à la source même de la filiation française, et confronte Antoine Reicha, certes d’origine pragoise, formé à Bonn et à Vienne, mais fixé à Paris, à son élève auvergnat, mais anglais d’origine, . L’opus 49 n° 1 (1803-1804) du maître tchèque montre une filiation thématique avec Mozart (l’incipit de l’œuvre évoque irrésistiblement le Vingt-quatrième concerto pour piano, écrit dans la même tonalité d’ut mineur) éclairé sous un jour plus beethovénien, dans une ambiance proche parfois du deuxième quatuor Razoumowsky du Grand Sourd, sans toutefois les éclairs de génie parcourant cette partition. Les Ardeo défendent splendidement l’œuvre, dans une approche assez historicisante, avec une absence quasi-totale de vibrato ; elles en magnifient la verdeur des contrastes (développement du premier mouvement, final assez abrupt) ou en éclairent le subtil jeu de contrepoint, se jouent ludiquement des échanges entre instruments durant l’Adagio d’essence canonique. Le sens de la courbe et du discours n’a d’égal que la maîtrise instrumentale, remarquable et assumée.

Dans une approche plus fruitée et légère, les quatre jeunes dames nous offrent la révélation l’un des derniers quatuors à cordes laissés par (opus 64, 1841) écrit avant que celui-ci ne se tourne vers des formations chambristes plus étoffées. Conçue pour une hypothétique tournée en pays germaniques, l’œuvre lorgne quelque peu vers la nouvelle génération allemande sans atteindre l’originalité discursive d’un Schumann ou d’un Mendelssohn. Les Ardeo en donnent une lecture foisonnante, contrastée, parfaite par la vivacité dialogique, le sens de l’architecture et la maîtrise technique tant collective qu’individuelle. En bis, ces dames nous gratifient du pulpeux menuet de l’opus 90 n° 2 de Reicha, donné avec une fièvre et un chic enthousiasmants.

quatuor cambini©franck juery)L’emprise diffuse de l’ombre beethovénienne

Le , jouant de splendides instruments romantiques italiens tendus à l’ancienne, nous révèle le tardif, sévère, mais passionnant Quatuor en sol mineur de Gounod. À l’instar du récent double album paru chez Aparté et consacré aux cinq quatuors à cordes du maître né il y a exactement deux cents ans, cette interprétation révèle ainsi un pan entier de l’œuvre du compositeur, dont le nom est injustement passé à la postérité, du moins pour le plus grand nombre, pour seulement trois opéras et peut-être quelques œuvres religieuses. L’on découvre ici un réel chef d’œuvre d’écriture, viennoise d’héritage, drastique par ses options plus motiviques que mélodiques, plus contrapuntiques que virtuoses. Gounod s’y souvient sans doute du Beethoven le plus intransigeant de la période médiane, celui du laconique Quartetto serioso opus 95. Et passe peut-être aussi l’ombre opératique du (seul) quatuor, rapide concession au monde purement instrumental, d’un certain Giuseppe Verdi. Certes l’œuvre est quelque peu anachronique dans son contexte historique, si l’on songe que le Quatuor de César Franck lui est antérieur de deux ans, ou que celui de Debussy suivra quelques mois plus tard ! Mais grâce soit rendue au Quatuor Cambini de nous restituer cette partition longtemps égarée (elle a refait surface en… 1993, pour le centenaire de la mort de l’auteur) par un jeu où la solidité de conception polyphonique et dramatique est magnifiée par une idéale aération des textures souvent denses.

Le Quatrième quatuor de , que nos interprètes du jour ont également enregistré voici quatre ans pour les éditions du Palazzetto Bru Zane, est sans doute plus léger et plus inégal, dans le lointain héritage français d’un Mendelssohn ; l’œuvre ne tient peut-être pas toutes ses promesses, avec cette romance un peu mièvre et assez banale ; mais les Cambini y déploient une belle science théâtrale et donnent une salvatrice énergie au finale, sorte de « pas espagnol » au swing irrésistible. En bis, dans un fragment de l’Allegretto du Quatuor en la majeur de Gounod, le quatuor joue à merveille des timbres sublimes de leurs instruments, ici magnifiés par un délicat usage des sourdines.

modiglianiLe météore et la sommité

Pour terminer la soirée (ou commencer la nuit) en beauté, le revient en quelque sorte à l’alpha et l’omega du répertoire romantique français. Avec le très mature Troisième quatuor (1822-24) de , l’on ne peut qu’une fois de plus regretter la disparition à moins de vingt ans de ce météore génial de l’histoire de la musique. Certes, le jeune compositeur espagnol est attaché à l’école française par sa formation ultime à Paris auprès, entre autres, de Fétis, mais ce bref et intense Troisième quatuor, nimbé de souvenirs de l’école classique, ouvre de nouveaux horizons musicaux, par sa sensibilité toute romantique et par moment quasi-schubertienne. Les Modigliani, à la sonorité très tranchante et quasi symphonique, ont déjà enregistré le Quatuor d’Arriaga au sein de leur beau disque « Intuitions » : ils jouent ici aussi la carte de l’audace et du geste incisif par d’habiles clairs-obscurs et une science éprouvée des nuances.

Pour clore ce marathon musical, le prestigieux ensemble français choisit le Premier quatuor opus 112 d’un Saint-Saëns de soixante-quatre ans profondément marqué par la découverte récente en France des cinq derniers quatuors, longtemps incompris, de Beethoven. Ici, les quatre musiciens font montre d’un sens éprouvé de l’architecture (imposant Allegro initial), d’un humour sardonique (Molto allegro), d’une sensibilité pudique (Molto adagio écrit dans le souvenir des grands mouvements lents beethovéniens) et d’un sens global de la fluidité, tantôt par la mise en valeur des grandes lignes mélodiques, tantôt par celle de l’éclatement des cellules motiviques aux quatre instruments. Accordons une mention spéciale au premier violon , extrêmement sollicité par l’écriture singulièrement virtuose de sa partie. En bis, et pour prendre congé d’un auditoire plus clairsemé, mais conquis, les Modigliani s’offrent une petite entorse à la programmation par un gourmand extrait du deuxième quatuor d’, telle une bribe musicale parisienne perdue quelque part entre le Prater et Hollywood boulevard !

Crédits photographiques : © Franziska Strauss ;  © Franck Juery ; © 2015

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  • Helsand

    Petite correction : l’Opus 64 n’est pas l’ultime quatuor d’Onslow mais son 33e quatuor. Le dernier quatuor de ce compositeur est l’Opus 69 (36e) vers 1845-46.

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