L’Ercole amante d’Antonia Bembo renaît à Bastille
À Bastille, avec le faste de la technologie moderne, la metteuse en scène Netia Jones fait revivre les machines de l'opéra baroque et porte à la scène l'Ercole amante de la Vénitienne Antonia Bembo, renaissance d'un ouvrage lyrique de 1706 jamais encore représenté.

Fuyant un mari violent et criminel avec qui elle a eu trois enfants, la compositrice et chanteuse Antonia Bembo quitte Venise et vient à la cour de France où elle bénéficie de la protection de Louis XIV. Elle a 67 ans lorsqu'elle écrit son Ercole amante, quelque cinquante années après celui de son maître Francesco Cavalli et sur le même livret italien de Francesco Buti. L'ouvrage lyrique était prévu pour la grande salle des machineries aux Tuileries mais rien n'atteste qu'il ait été un jour interprété. Ce n'est qu'en 2014 que Leonardo García-Alarcón découvre le manuscrit à la Bibliothèque nationale de France et prend conscience de la qualité et de l'originalité d'une écriture mariant de manière virtuose les goûts français et italien. Pour cette création mondiale, il est dans la fosse de Bastille, à la tête de la Cappella Mediterranea, avec un déploiement inhabituel de cordes auxquels s'adjoignent les flûtes à bec, hautbois et bassons de l'orchestre baroque ainsi qu'un riche set de percussions (incluant tambourin, métal chimes, castagnettes, cloches-tubes, etc.) et un orgue pour accompagner les puissances infernales.

À la grâce des dieux
Le thème du consentement autour duquel se noue l'intrigue ne pouvait qu'inspirer la metteuse en scène féministe Netia Jones. Âgé et bedonnant, Hercule, dont l'opéra baroque célèbre davantage les conquêtes amoureuses que les travaux, s'enrage de ne pouvoir séduire la jeune Iole, aimée de son propre fils Hillo et dont il a tué le père… Vénus, descendue des cieux avec Les trois Grâces, assure Hercule de son aide (« car c'est la force qui convient / Là où règne l'amour ») tandis que Junon, qui déteste Hercule, fait le serment de protéger les jeunes amoureux, les déesses ayant l'une et l'autre leurs subterfuges et pouvoirs magiques pour arriver à leurs fins. Ballottée entre sa situation d'épouse délaissée et de mère aimante craignant pour la vie de son fils, Déjanire, qui se lamente, est secourue par le malin Lycas, le ténor bouffe du dramma italien, qui réussira à tuer Hercule. Iole et Hillo sont, quant à eux, la proie des dieux : victime de l'enchantement de Venus, Iole tombe dans les bras d'Hercule sous les yeux d'Hillo ; désespéré, ce dernier va se jeter dans la mer pour en finir mais, surveillé par le page, il est sauvé par Neptune qui le dépose négligemment sur le rivage. Dans le « dramma per musica », le dénouement, via le « deus ex machina », est toujours heureux (« Le ciel a changé / vos noirs chagrins / En jours de liesse). Tandis que Iole et Hillo convolent en justes noces, Hercule quitte le monde des morts et monte au ciel, « pour des noces éternelles ».
Vers la réunion des goûts
L'ouvrage lyrique est en cinq actes, sur le modèle de la tragédie lyrique de Lully, et débute par une ouverture dite « à la française », avec son rythme pointé versaillais mais dans une métrique et un tempo à l'italienne. Toute la partie vocale, brillante et virtuose, avec ses récitatifs, arioso et airs foisonnants (du solo au quatuor) relève davantage du « buon canto » italien que de l'air de cour français, avec des ritournelles instrumentales qui alternent la partie vocale. Mais la présence du chœur (Chœur de chambre de Namur) nous ramène en France et réserve de très belles pages d'ensemble, dans « la grotte du sommeil », notamment (« Dors, dors ô sommeil ») où Junon vient chercher l'aide de Pasithée pour jeter un sort à Hercule. Le velouté des flûtes à bec n'est pas sans rappeler la scène du sommeil dans la tragédie lyrique Atys de Lully. Français également est ce goût du divertissement dansé, autre ornement royal que ne pouvaient se permettre les maisons d'opéra en Italie. La thématique est celle du sport, qui gouverne la chorégraphie de Maud Le Pladec, de l'affrontement (lutte, escrime) au jeu collectif (badminton), mâtinée d'acrobatie et de breakdance : la troupe des douze danseurs est rafraichissante : très sollicités dans les trois premiers actes, on les retrouve en survêtements rouges pour le final dansé.

Les machineries de Netia Jones
Le tulle s'abaisse plus d'une fois sur le devant de la scène pour la projection des images en 3D qui créent de fabuleuses perspectives entre ciel, terre, mer et enfers. En charge de la mise en scène mais aussi des décors et des costumes, Netia Jones collabore avec Lightmap studio pour sculpter l'espace via la vidéo, entre réalité et virtualité (les ciels mouvants sont magnifiques) et modifier à l'envi les décors avec une fluidité et une rapidité bluffantes : intérieurs somptueux, jardins à la française, galerie de sculptures antiques – les huit statues monumentales d'Hercule sur son podium semblent narguer le demi-dieu avachi dans son fauteuil. La scène du sommeil, l'une de plus belles, dans l'enchevêtrement sensuel des corps, s'inspire des toiles baroques d'un Giulio Carponi. Les couleurs des costumes – le jaune poussin du page est une trouvaille ! – les lumières d'Ellen Ruge et la direction d'acteurs ne sont pas en reste pour faire vivre le plateau de Bastille et entretenir le mouvement scénique.

Un casting de haute tenue
Elle-même soprano, Bembo semble privilégier le registre aigu des voix de femme : Sandrine Piau dans sa robe rouge de Venus est une voix flamboyante, combattive, pleine de ressources, qui passe aisément au-dessus de l'orchestre. Avec une belle homogénéité de timbre, Julie Fuchs incarne une Junon plus humaine mais non moins déterminée à se venger de Venus autant que d'Hercule. Son air de fureur dans le premier acte est souverain, appelant dans l'orchestre tempêtes et éclairs. Avec moins de clarté d'élocution et d'assurance dans l'intonation, Pasitée / Teona Todua est également une soprano, maîtresse des lieux dans la grotte du sommeil où elle s'entretient avec Junon. Le duo Hillo et Iole est un idéal d'équilibre et de fraicheur. Hillo/Alasdair Kent, qui est annoncé souffrant (la voix bouge en effet dans les aigus) n'en met pas moins en valeur un timbre lumineux et révèle tout son potentiel dans une deuxième partie de soirée plus réussie. Ana Viera Leite / Iole apporte nuance, expression et fragilité à son personnage victime d'une Venus intraitable. Bien qu'étant l'épouse d'Hercule, Déjanire / la mezzo Deepa Johnny partage la condition des humains. Voix au timbre velouté et d'une belle aisance, elle sait nous attendrir dans son lamento de l'acte 3. Les voix du Page/Théo Imart (haute-contre) et de Lichas/Marcel Beekman (ténor bouffe) se rejoignent dans l'acuité du timbre et l'agilité de la voix qu'ils dispensent avec beaucoup de brio et d'énergie partagée (duo de l'acte 2). Dans le rôle-titre, Andreas Wolf fait valoir un baryton-basse richement timbré et une voix bien projetée dont l'envergure sonore est à l'aune du pouvoir dont il abuse. Alex Rosen / L'ombra di Eutiro, Nettuno, est une voix de basse qui s'exprime avec la lenteur et la distance des personnages d'outre-tombe. Samuel Desguin / Mercurio et François Accard / Sonno, moins sollicités, ne déméritent pas. Mention spéciale aux Trois grâces, Danaé Monnier (soprano), Giulia Fichu-Sampieri (soprano) et Diana Husseini (mezzo) qui soutiennent Venus et abondent en son sens à l'acte 1.
« C'est pour nous un acte de résurrection », déclare Leonardo Garcí-Alarcón, à l'origine du projet et maître d'œuvre d'un spectacle éblouissant qui fait rentrer dans l'histoire une compositrice et un chef d'œuvre oubliés.
Crédits photographiques : © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris
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