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Jon Leifs et l’Islande sauvage

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Dans quelle mesure Jón Leifs fut-il influencé par les paysages spectaculaires et envoûtants de son pays d’origine composés de volcans, de sources chaudes, de champs de lave, de glaciers, de chutes d’eau ? Lui qui vécut comme la majorité de ses compatriotes dans la capitale Reykjavik, une ville d’environ 70 000 âmes au début du siècle, et en Europe, particulièrement en Allemagne, a-t-il été marqué dans sa création par la géographie et l’histoire de son Islande natale ? Pour accéder au dossier complet : Jón Leifs et l’Islande sauvage

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Compositeur originaire du comté d’Austur-Húnavatnssýsla situé dans la partie Nord de l’Islande, naît un 1er mai 1899 à Sólheimar et meurt à 69 ans dans la capitale Reykjavik un 30 juillet 1968. Son véritable nom était Jón Thorleifson. En 1916, il obtint la permission du parlement islandais de modifier son patronyme. 

Cette grande île de 100 000 km2 située dans l’Atlantique du Nord, entre le Groenland et la Norvège dont le nom signifie « pays de glace », fut découverte par des moines irlandais (VIIIe siècle) puis colonisée par les Vikings aux IXe et Xe siècles et noua au fil du temps des liens privilégiés avec la Norvège et le Danemark et devint une République en juin 1944. La riche et multiforme morphologie de l’île, contrastée et souvent peu accueillante, possède un pouvoir fascinant sur ceux qui la découvrent. Influence majorée par son histoire, ses mythes, ses sagas, son climat relativement doux et clément.

À l’âge de 17 ans (1916), le jeune quitte son île natale pour étudier au prestigieux Conservatoire de Leipzig (Allemagne), destination qu’il préférait à Copenhague. Il entre sans transition en contact avec une nouvelle civilisation centro-européenne qui le fascine. Bouleversé, il assiste à un premier concert symphonique qui proposait la Symphonie Faust de Liszt. Rapidement, il adopta pleinement la culture germanique dont il ignorait tout jusqu’alors. Il obtient un diplôme en piano quelques années plus tard (juin 1921) et travaille ensuite la direction d’orchestre et la composition. Il a pour professeur de piano un pédagogue célèbre nommé Robert Teichmüller (1863-1939). Il connaîtra quelques succès, plutôt brefs, à la direction orchestrale. Il dirigera (années 1920-1930) plusieurs orchestres en Europe dont l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig et l’Orchestre philharmonique de Hambourg avec lequel il entreprit une tournée au printemps de 1926, en Norvège, aux îles Féroé et en Islande qui découvrit pour la première un tel orchestre. Il sera étudiant en composition auprès de l’Allemand Paul Graener (1872-1944) et du compositeur et chef d’orchestre américain d’origine hongroise Aladàr Szendrei (1884-1976). Il aura encore pour maîtres Hermann Scherchen et Otto Lohse.

Il entreprendra une carrière de chef d’orchestre en Allemagne et en Islande et assurera une participation dans la tenue des premiers concerts symphoniques en Islande, toujours en 1926. Toutefois, il n’obtint pas de poste de chef d’orchestre permanent en Allemagne ni ailleurs. Il assure la direction musicale de la radio islandaise (1935-1937) et s’engage dans la défense des droits des artistes. Puis il retourne vivre en Allemagne non loin de Berlin et y rencontre de fortes oppositions en raison de la politique de Hitler vis-à-vis de laquelle son attitude a laissé des interrogations.

Leifs effectue plusieurs voyages ethnographiques en Islande au cours des années 1926-1934. Il transcrit et enregistre ce qu’il retrouve de la musique folklorique de son pays qui s’éteignait rapidement. Il éveille un certain intérêt lors de son séjour dans l’Allemagne nazie qui s’intéressait au passé mythologique de son île natale. Ses avancées renforcent son intérêt et sa détermination qui mèneront à ses ambitieuses illustrations des sagas islandaises confiées à des effectifs instrumentaux énormes. Il confie que l’idée et l’envie de composer le taraudaient intensément et précise combien il espérait pouvoir apporter sa marque personnelle dans la musique qu’il envisageait de confier au public. Il se faisait une obligation d’éviter les redites et de sombrer dans une sorte de routine inutile à ses yeux. Il trouva une inspiration dans la musique populaire folklorique de sa culture. Il s’exclame : « Puis le monde des chansons folkloriques m’est apparu et j’ai senti que j’avais trouvé les lois que j’avais cherchées. » Cette démarche façonna « sa voie » vers une esthétique nationaliste de musique islandaise. Cette phase créatrice essentielle propose pour la première fois l’incorporation dans la musique instrumentale des quintes parallèles de la tvísöngur, un genre vocal à deux voix caractérisées par le mouvement en quinte et par les changements métriques de la rímur qui est un genre monophonique de musique vocale profane. Le biographe de Leifs, Árni, Heimir Ingólfsson, remarque alors des progressions harmoniques par tierce et tritons et une attirance pour le changement de qualité d’un accord parfait, le plus souvent du mineur au majeur. En mai 1922, Leifs avait rédigé et publié un article ayant pour sujet la quintessence de la musique populaire islandaise dans lequel il annonce déjà : « Comme on peut s’y attendre l’esprit de la musique populaire islandaise est conditionné par les paysages et la nature du pays et par les souffrances d’une nation profondément sérieuses et elles véhiculent davantage que les autres chants populaires rudesse et rigueur… »

Il se marie avec la pianiste juive (1897-1970), artiste accomplie. Le couple aura deux enfants, deux filles prénommées Snót (« fille ») et Lif (« vie »). La famille habite à Wernigerode (Hartz) puis à Baden-Baden. L’approche dangereuse de l’antisémitisme nazi menace. La famille, à l’image de tant d’autres, est persécutée par les autorités nazies mais échappera de peu à l’extermination des camps de concentration. Elle décide de se réfugier en Suède (pays non en guerre) en 1944 d’abord, puis Jón retourne seul en Islande l’année suivante au cours de laquelle le couple divorce. Puis soudainement, un malheur survient le 12 juillet 1947 lorsque Lif (18 ans), excellente nageuse, se noie au large des côtes suédoises. Bouleversé, Jón composera quatre œuvres à sa mémoire : Torrek pour voix et piano, Élégies pour chœur d’hommes, également son Quatuor à cordes n° 2 « Vita et Mors » et un touchant Requiem qu’il dédie à sa mémoire.

Entre l’Islande et la culture germanique, qu’il introduit sur sa terre natale isolée, il participe à amoindrir son isolement. Une étape majeure de ces relations se déroule en 1926 avec la visite de l’Orchestre symphonique de Hambourg placé sous sa direction. Cette phalange sera la première du genre à jouer en Islande. Le compositeur et sa formation germanique donnent treize concerts à Reykjavik. Aux programmes, on trouve des œuvres de Bach, Beethoven, Mozart, Bruch, Wagner, Johan Strauss, Johan Svendsen et des pièces de Leifs lui-même. Leifs tentera avec plus ou moins de réussite de mettre en place une ébauche d’orchestre à cordes sur son île. Son crédit initial en Allemagne va cependant rapidement décroître en raison de l’ascendance juive de sa femme. Après une longue et angoissante attente la famille Leifs est finalement autorisée à quitter l’Allemagne et à prendre la direction de la Suède. C’est à ce moment qu’il demande le divorce. De retour, seul (ses filles vivaient encore en Suède), dans sa patrie, il passe une grande partie de son temps à composer.

Un deuxième mariage (1950) ne dure pas et les accusations de collaboration avec le régime nazi le chargent lourdement. Ses activités musicales en souffrent indéniablement. Sa création opère des changements sensibles, elle gagne en austérité et perd en progressions harmoniques. Notons de cette époque sa partition intitulée Réminiscence du Nord. Il devient président de l’Association des compositeurs islandais et supervise le 13e Festival de musique nordique en juin 1954 à Reykjavik.

Leifs se marie une troisième fois en 1956. Il compose alors davantage. Quatre chefs-d’œuvre emplis d’une immense énergie suivent, manifestement marqués par des phénomènes naturels relatifs à son île : Geysir, op. 51, Hekla, op. 52, Dettifoss, op. 57, Hafis, op. 63.

Sentant sa propre mort approcher, il compose en quelques jours son chant du cygne : Consolation, op. 66. Il décède d’un cancer du poumon à Reykjavik en 1968.

SOURCES

BERGENDAL Göran, New Music in Iceland, ITM, 1987, 178 p.

BOYER Régis, Sagas islandaises, Paris, Belles Lettres, 2001.

CARON Jean-Luc, (1899-1968), Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen n° 20, 1999, 77 p.

CARON Jean-Luc, Requiem de Jón Leifs, cinq minutes poignantes, ResMusica, 11 janvier 2014.

DEBRA Michelle, Jón Leifs, 125 ans, Crescendo Magazine, 1er mai 2024.

HEIMIR INGÓLFSSON Árni, Jón Leifs and the Musical Invention of Iceland, Indiana University Press, 2009, 383 p.

LE TOQUIN Jean-Christophe, Edda II de Jón Leifs, aux sources sauvages de la saga islandaise, ResMusica, 29 octobre 2019 ; Edda I, le Rheingold islandais, Resmusica, 7 octobre 2008.

MELLOR Andrew, The Northern Silence. Journeys in Nordic Music and culture, 2022.

ROSENBLAD Esborn & SIGURDARDOTTIR-ROSENBLAD Rakel, Iceland. From Past to Present, 1993, Norstedts, Stockholm, 438 p.

Crédits photographiques : © Image libre de droit

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