Le legs : un marivaudage qui tient toutes ses promesses au Studio-Théâtre
Le propos de la pièce Le Legs, créée par Marivaux en 1736, est simple mais il faut une bonne heure et de nombreuses péripéties pour débrouiller les nœuds tissés par les personnages, qui devront accepter de faire taire leur ego et laisser parler leur cœur pour que l’histoire soit résolue. Entre les deux, on s’amuse beaucoup.

Dès le départ, on apprend de la bouche de la concernée, Hortense, qu’un testament oblige le Marquis à l’épouser s’il veut toucher un gros héritage. Et réciproquement. Le problème, c’est que ni l’un ni l’autre ne souhaite cette union car ils aiment ailleurs. Mais aucun des deux ne veut renoncer non plus à la grosse somme d’argent que constitue le legs ! Le dilemme consiste donc pour ces deux protagonistes à éviter le mariage sans perdre le fameux legs.
Dans le huis clos du logis de la Comtesse, se côtoient depuis six semaines cette dernière et le Marquis qui est amoureux d’elle mais n’ose se déclarer par peur d’être rejeté ; Hortense et le Chevalier, qui voudrait pouvoir épouser Hortense qui l’aime en retour ; Lisette et Lépine, les valets de la Comtesse et du Marquis, qui eux aussi ont des agendas qui diffèrent. Dans un décor qui rappelle bizarrement les années 1970 alors que les costumes sont d’époque, la tension est palpable. Aussi, dès la première scène, Hortense décide de crever l’abcès en lançant les hostilités. Son plan : prétendre être amoureuse du marquis pour que, de lui-même, il renonce au mariage et à une partie du legs en sa faveur. Mais, évidemment, rien ne se fera aisément. Le marquis, incarné de manière à la fois drôle et touchante par Nicolas Chupin ment ou cache ses sentiments, de peur de se voir rejeter par la comtesse dont le caractère irascible lui fait accroire qu’elle ne l’aime pas, alors que celle-ci, dès lors qu’elle apprend par son serviteur que le marquis à de l’inclination pour elle, se rend compte de son penchant pour lui. La longue scène entre ces deux-là est irrésistible ! Tout est dans le non-dit, les allusions. On prétend parler de quelqu’un d’autre, on tourne autour du pot et on finit par se fâcher sur un malentendu. Julie Sicard est en parfaite maîtrise dans le rôle de la Comtesse revêche qui ne demande qu’à fendre l’armure devant le Marquis. Tantôt cassante, tantôt câline, elle réjouit le public mais déstabilise le Marquis qui s’empêtre dans ses contradictions et son manque de courage.

Le Legs est jeu de dupe où tout le monde joue un rôle et surtout ne voit que son propre intérêt immédiat. C’est ainsi que Lisette, la suivante de la Comtesse, interprétée par la pétillante et très juste Jennifer Decker, complique encore l’affaire en faisant tout pour hâter le mariage entre Hortense et le Marquis car elle craint que si ce dernier venait à épouser sa maîtresse, elle bénéficiera de moins de largesses de sa part ! Avec drôlerie et finesse, Marivaux dénonce l’emprise de l’argent sur les esprits, alors même que le capitalisme fleurissait en France au moment où il écrit Le Legs. Pour le metteur en scène Aurélien Hamard-Padis, c’est le langage qui lui a fait choisir cette pièce : « Dans cette pièce, tout se fait ou tente de se faire par la parole… elle est à la fois le poison et le remède. Par le mensonge, les personnages tentent de se faire plier les uns les autres » explique-t-il.
Cette histoire de gros sous, qui mêle cynisme et candeur, est aussi un imbroglio amoureux dont Marivaux a le secret, mené tambour battant. On rit devant la maladresse du Marquis ou les emportements de la Comtesse, on frémit devant les manipulations de Lisette ou d’Hortense. Car dans Le Legs, ce sont les femmes qui mènent la danse. La Comtesse, veuve, n’a à priori guère envie de perdre de sa liberté en se remariant ; Hortense prend l’initiative pour résoudre une situation que le Marquis a laissé pourrir pendant six semaines sans se prononcer dans un sens ni dans l’autre ; Lisette refuse les avances du valet du Marquis car elle n’y voit pas son intérêt. Pour la même raison, elle fait tout pour empêcher le rapprochement entre le Marquis et la Comtesse. Les hommes quant à eux sont manipulés ou pétrifiés par la peur. Bien-sûr, tout se terminera bien et il est remarquable de voir comment Marivaux arrive toujours à retomber sur ses pieds après tant de péripéties.
Le Legs, qui a été jouée pour la dernière fois par la Comédie Française en 1998, dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, est une pièce réjouissante.
Crédit photographiques : © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française













