Nancy : seconde chance pour Otello de Verdi selon Ted Huffman
Venue de Strasbourg, la mise en scène d’Otello par Ted Huffman trouve une vigueur nouvelle grâce à Franciska Éry chargée de sa reprise. Au sein d’une distribution assez hétérogène brille tout particulièrement la splendide et sensible Desdemona de Yaritza Véliz.
Il y a presque un an, la production d’Otello par l’Opéra national du Rhin n’avait pas convaincu. Nancy et Luxembourg (en octobre prochain), coproducteurs du spectacle, offrent l’opportunité de la revoir. Certes, la scénographie de Ted Huffman, les costumes d’Astrid Klein et les éclairages de Bertrand Couderc sont toujours aussi peu attrayants mais le travail inabouti de Ted Huffman avec les interprètes est cette fois assuré par Franciska Éry et tout change…
Au lieu de personnages figés dans des poses stéréotypées, tout vit, tout bouge avec naturel, tout est crédible. Les chanteurs expriment et incarnent leurs affects et leur psychologie, non plus seulement par la voix, mais aussi par leurs attitudes, leurs mimiques, leurs gestes. Ce que n’offrait pas Ted Huffman à Strasbourg est cette fois parfaitement visible : on se regarde, on interagit, on ose se toucher. Même les combats réglés par Pim Veulings gagnent en vraisemblance. Et le théâtre enfin présent sur scène emporte la partie.
Évolution majeure et choix de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, le féminicide de Desdemona par Otello est contextualisé et interrogé. Des entretiens avec la metteuse en scène Francisca Éry, l’historienne Christelle Taraud et l’autrice Camille Kouchner insérés dans le programme de salle, la projection sur le rideau de scène du monologue féministe avant l’heure d’Emilia issu de l’acte IV de la pièce de Shakespeare, l’installation artistique de la plasticienne Aleteïa dans le foyer intitulée « La Femme découpée en morceaux », tout incite le spectateur à réfléchir sur la trop longue histoire des violences faites aux femmes.

Après un intéressant Tristan sur cette même scène, Samuel Sakker se montre plus à la peine en Otello. S’il incarne parfaitement la jalousie et la violence du Maure (merci encore une fois à Franciska Éry), son timbre ingrat et engorgé, qui tend à s’élimer dès qu’il s’agit d’alléger, son aigu toujours vaillant dans la nuance forte mais plus instable dans le piano, sa moindre projection dans le grave convainquent moins. Daniel Scofield offre un Iago engagé et solide, dominant sans difficulté la vocalité du rôle (un « Credo » intense et de superbe tenue), à qui manquent toutefois la noirceur vocale et la perversité. Mais c’est la Desdemona de Yaritza Véliz qui remporte tous les suffrages. Déjà remarquée en Giuletta dans I Capuleti et i Montecchi de Bellini en 2024, elle a encore gagné en plénitude vocale pour ce rôle plus lourd. La luxuriance du timbre, la netteté des attaques, la qualité de la projection lui assurent de dominer sans effort les ensembles tandis que sa capacité préservée pour des aigus cristallins et filés apporte lumière et une émouvante introspection à son incarnation (dont un magique « Ave Maria » murmuré et suspendu).

Déjà présent à Strasbourg, Joel Prieto reprend son séduisant et sensible Cassio. Malgré la brièveté de son intervention, Sulkhan Jaiani se fait remarquer par le métal de son timbre et sa puissance. Marie-Juliette Ghazarian apporte douceur, sororité et présence au rôle souvent sacrifié d’Emilia et que Franciska Éry souhaitait mettre plus en avant tandis que Grégoire Mour campe un Roderigo plus effacé. Enfin, le Chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, renforcé par celui de l’Opéra national du Rhin et bien préparé par Virginie Déjos, se montre irréprochable.

À la direction musicale, Giulio Cilona soigne tout particulièrement la précision et le soutien au plateau. Et de fait, la mise en place pour un soir de première est impeccable. Les contrastes de dynamique ou de tempo, les changements d’atmosphère sont parfaitement assurés mais cette direction stylée et respectueuse, peut-être trop prudente ou trop sage, manque toutefois de fougue pour pleinement emporter le public. Très attentif et précautionneux lui aussi, l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine assume pleinement sa partie mais manque aussi d’abandon ou de liberté. Une belle soirée cependant, qui a permis de réévaluer cette mise en scène d’Otello.














