Ambronay 2026 : 47 ans et toujours aussi nourrissant
Bien que réduit depuis 2025 à trois sessions au lieu de quatre, le Festival d’Ambronay, fidèle à ses fondamentaux, reste une référence en matière de découvertes.
Quelques jours de moins mais toujours autant de propositions artistiques. La dernière session de cette 47ème édition intitulée Latitudes baroques propose même un dilemme inédit : lequel choisir des deux concerts d’importance programmés au même moment : Universo, la bouleversante adaptation pour quintette à cordes de Leon, le merveilleux dernier album – bourré de prenantes chaconnes – de Dom La Nena (dont nous avons pu entendre le raccord) complétée cette fois de compositions chantées par la chanteuse-violoncelliste-autrice-compositrice franco-brésilienne dans l’Espace D. Bénassy (ex-Salle polyvalente) ? Ou Musica Regalis, le nouveau projet d’Il Caravaggio en l’Abbatiale ?
Charmantes nuits et charmant duo
Lesté de ce dilemme cornélien l’on se rend pour commencer en la Salle Monteverdi pour Charmantes nuits, proposition du Duo Nysiak (la mezzo Ariane Le Fournis, le théorbiste Pierre-Baptiste Brioude) qui a bénéficié, à l’intérieur du dispositif Jeunes talents, du parcours d’accompagnement Excubation. L’heure intime passée en compagnie de ces jeunes artistes est un ravissement. Dès les premières notes, on découvre la voix d’Ariane Le Fournis, dotée du velours d’un registre grave qu’on devine conséquent mais dont elle n’abuse jamais, et qui n’est pas sans évoquer celle bien familière de Lucille Richardot. Finaude pédagogue (que ce soit au sujet des « airs sur timbre » – airs célèbres revisités par des paroles différentes tel le célèbre Greensleeves -, ou sur les airs de cour), et percussionniste à l’occasion, elle passe du chanté et parlé avec naturel, bien soutenue par le tapis sonore que l’archiluth de son partenaire dépose entre les pièces. Ce dernier n’est pas en reste à partir de la superbe Passacaglia al modo moi de son professeur Rolf Lislevand, que ce soit pour expliquer avec un joli sens de l’humour partageable les raisons d’être de l’archiluth et du colachon, ou lorsqu’il s’agit de faire voyager le magnétisme du premier jusqu’en fond de salle. En français, en espagnol ou même en occitan, les pièces se succèdent : Marais, Bousset, de Bailly, Guédron, Boësset, Moulinié, quelques anonymes et, grâce à un grand saut sans le temps, une Tendresse bourvilesque à faire fondre tout un auditoire qui n’en est pas encore revenu de s’être laissé dans la foulée encanailler à entonner « Colachon, Colachon » en lieu et place du célèbre « Bambino, Bambino » de Dalida !
Le premier concert de l’Ensemble vocal Il Caravaggio
Dans l’Abbatiale on a vu les choses en grand pour Il Caravaggio. Les caméras mobiles de France 4 cernent le dispositif de Musica Regalis (Musique Royale), concert spatialisé au fil duquel Camille Delaforge entend récréer, documentation d’époque à l’appui, les conditions d’exécution des chefs-d’œuvre baroques du passé, telle la Messe à quatre chœurs de Charpentier, dont les effectifs sont disposés de façon berliozienne avant l’heure en plusieurs endroits distincts de la nef autour de leur cheffe, elle-même dans l’allée centrale. Du fond, deux voix féminines entonnent le Tabescere me fecit de Couperin. A son exact antipode, posé sur un bourdon de cordes, leur répond un Ave Maris Stella proféré en solo par l’imposant Guilhelm Worms. Puis chœur et cheffe sortent de la pénombre pour une interprétation presque opératique de la messe, noyau dur de la première partie. Solistes invités (dont Emmanuelle De Negri, Mathilde Ortscheidt, Paco Garcia, Pierre Derhet) et ensemble vocal – intronisé ce soir en Ensemble vocal Il Caravaggio – infiltré de solistes déjà réputés (David Witzack, Violaine Le Chenadec, Clément Debieuvre, Vlad Crosman) font jeu égal. Le geste de Camille Delaforge materne à bout de bras cet aréopage de seize interprètes profondément engagés, même si çà et là parfois sur le fil, sombrement soutenus par sept instrumentistes (deux violoncelles, une contrebasse, une viole, un orgue deux théorbes) : une aventure tout intérieure que vient providentiellement illuminer un lumineux Agnus Dei introduit façon Christina Pluhar par la Ciaconna de Tarquinio Merula avant qu’une seconde intervention, en bord de scène cette fois, encore plus spectaculaire, de Guilhelm Worms et qu’un Crucifixus à 8 d’Antonio Lotti gorgé d’élévation spirituelle ne referment la première partie de la soirée. On sera plus réservé après un entracte qui ramène tous les interprètes sur le traditionnel plateau autour de leur cheffe au clavecin, par le très longuet Miserre C116 de Clérambault, le concert se terminant par un Reniement de Saint-Pierre intense autour du Jésus bouleversant de Jordan Mouaïssia et du Pierre de Paco Garcia, ce dernier venant rappeler, avec un pathos qui peut détonner dans une œuvre aussi pénétrée d’intériorité, que, contrairement aux habitudes prises depuis quelques décennies par l’interprétation des œuvres baroques au départ confiées à des « petites voix », les parties solistes étaient jadis assurées par les chanteurs d’opéra de l’époque.
Les Deux saisons de Vivaldi
Pur produit du dispositif européen EEEmerging, The Ministers of Pastime, après quelques saisons de travail à Ambronay, investissent le lendemain, et pour la première fois, l’Abbatiale pour le concert de l’après-midi. Bien qu’intitulé Les Saisons de Vivaldi et Guido, de l’un comme de l’autre compositeur, on n’entend que deux saisons : l’Eté et l’Automne. Dans le silence s’élève d’abord au violon et à l’alto la torpeur des premières mesures de l’adagio de l’Eté vivaldien. Le tonnerre qui y gronde au loin est le premier avertissement d’un programme qui, à l’occasion du traditionnel passage de l’été à l’automne (l’ordinaire du Festival d’Ambronay), entend prolonger l’actuelle réflexion sur le réchauffement climatique. Pensé par Guillermo Turina, violoncelliste de l’ensemble venu du Costa Rica – pays qui n’a que deux saisons -, un programme dont l’idée est suggérée par le Nouveau Monde à l’Ancien (dont l’œuvre de Vivaldi est un des emblème majeurs) que les célèbres Quatre saisons pourraient prochainement n’être plus d’actualité sur un continent qui, après un été chaud-bouillant, peine en cette année 2026 à passer l’équinoxe d’automne ! Les Saisons de Vivaldi et Guido s’autorise de ce fait à évincer Hiver et Printemps et même à donner la préséance à Guido plutôt qu’à Vivaldi, dont les Scherzi arminici sopra le quatro stagioni dell’anno (Scherzos harmoniques sur les quatre saisons de l’année) sont plus développés que ceux de son contemporain. Lesté de cette originale ambition, l’interprétation des Ministers of Pastime est la vie même (les très terriens accents de la Danse des moissonneurs), sans toutefois égaler certaines plus virtuoses (de type Il Giardino Armonico naguère, ou plus récemment l’Ensemble Matheus), le violon solo d’Ignacio Ramal, magnifiquement plaintif sur la partie lente de l’Automne qui a si bien inspiré Max Richter dans sa revisitation du chef-d’oeuvre, restant encore perfectible en terme de justesse. Dans l’espoir du retour de l’Hiver et du Printemps, et même d’une prochaine intégrale, on goûte cette découverte de Giovanni Antonio Guido, dont la science incontestable ne l’emporte pas toutefois sur l’inspiration de son « rival », comme cette bien troublante réflexion sur le temps présent par Les Ministres du Temps passé.
A la source du Vespro
Comme Les Quatre Saisons de Vivaldi, les Vêpres de la Vierge de Monteverdi, toujours revisitées, peuvent effectivement apparaître , ainsi que le constate Lambert Colson, davantage comme la résultante de « quatre siècles d’histoire interprétative » qu’au plus près des intentions originelles du compositeur, si l’on a su lire, comme le fondateur d’InAlto, la mention déposée à l’orée du manuscrit de 1310 : « adaptée aux chapelles ou aux chambres des princes. » Ce sont les conditions d’interprétation de cette version originelle (Mantoue 1610), rêvées en complicité avec les musicologues Jeffrey Kurtzman et Licia Mari, que Lambert Colson ressuscite sur le plateau d’Ambronay avec ses 14 instrumentistes et ses 10 chanteurs (un par voix). Rien d’étique dans cette interprétation qui s’épanouit idéalement dans l’Abbatiale: un archiluth très actif, des violons d’une ineffable douceur, des cuivres, des cornets et même des trombones dont les parties s’coulent sans effort, à la manière d’une eau pure. L’autonomie est le maître-mot pour les solistes, qu’ils soient alignés en tutti devant l’orchestre ou regroupés au gré de la variété des numéros, et bien malin qui pourrait détecter que le chef d’In Alto est derrière eux, à l’œuvre derrière son cornet à bouquin. Très sollicités par la partition, les voix d’hommes (Luca Cervoni, Riccardo Pisani, Massimo Altieri…) sont magnifiques. Illuminée par les voix radieuses de Maïlys de Villoutreys et Ann-Katryn Olsen, la très addictive Sonata sopra Sancta Maria clôt la première partie. Reconstitué à la manière d’un office vespéral, le Vespro de Colson, introduit par une volée de cloches, et suivie, à l’orgue, d’une toccata de Claudio Merulo, se conclut par un Salve Regina de Palestrina exécuté a cappella du fond de la nef par l’ensemble des chanteurs face à un plateau peu à peu déserté par chacun des musiciens : ne subsiste que la vision de l’orgue, intronisée pièce maîtresse de cette nouvelle version à l’envoûtement miraculeux. Rarement entracte et bis auront paru aussi superflus.













