Trois chefs pour le gala étoilé des 50 ans de l’Orchestre national de Lille
Trois chefs pour un concert. L’Orchestre national de Lille ne pouvait mieux fêter ses 50 ans en réunissant sur la même scène ses trois directeurs musicaux historiques : Jean-Claude Casadesus, Alexandre Bloch et Joshua Weilerstein.
En 1976, lorsque le jeune chef Jean-Claude Casadesus débarquait en terre nordiste pour créer, avec le soutien appuyé du maire Pierre Mauroy, l’Orchestre national de Lille, il ne se doutait sans doute pas à quel point l’aventure allait déboucher sur une véritable épopée culturelle. Un demi siècle plus tard, la phalange nordiste est devenue un orchestre d’envergure internationale, l’un des quatre ou cinq meilleurs ensembles symphoniques du pays. Et c’est surtout le fer de lance d’une politique culturelle remarquable qui a ensemencé tout un territoire : l’Orchestre national de Lille est la fierté de la région Hauts-de-France, et le public le lui rend bien. Alors, pour fêter dignement son cinquantenaire en ce début de saison, l’orchestre a invité ses trois chefs historiques pour une soirée de gala exceptionnelle, retrouvant en même temps, après plus d’une année de travaux, son bel écrin du Nouveau Siècle, désormais rebaptisé Auditorium Jean-Claude Casadesus.
A plus de 90 ans, le « père fondateur » est évidemment à l’honneur, en compagnie de ses « poulains » : Alexandre Bloch, qui a profondément modernisé l’orchestre de 2016 à 2024 et désormais Joshua Weilerstein, qui a pris les rênes d’une machine rutilante. Pour ce « Gala des trois chefs« , chacun a choisi des œuvres qui leur tient à cœur.
A tout seigneur tout honneur. Jean-Claude Casadesus ouvre le bal avec une Ouverture de fête pétulante de Dimitri Chostakovitch. Ecrite pour la célébration du 37e anniversaire de la Révolution d’Octobre, l’Ouverture de fête n’est pas la page la plus essentielle du maître russe, mais elle est une de ces « galopades » trépidantes et irrésistibles, idéale pour ouvrir un concert. A présent la battue de Jean-Claude Casadesus est plus économe, mais n’en reste pas moins d’une énergie redoutable dans ce type de page. Tout comme pour l’immortel Boléro de Maurice Ravel qui lui succède. Le chef et son orchestre ont joué des centaines de fois cette œuvre. Ils connaissent par cœur la mécanique implacable de cet irrésistible crescendo mettant en valeur tous les pupitres. Succès assuré à l’issue de la prestation.
Avec Alexandre Bloch, c’est un autre style qui fait son entrée sur scène. Plus physique, plus immédiatement spectaculaire, le chef a apporté un nouveau son à l’Orchestre national de Lille durant les huit années où il l’a dirigé et où il a profondément remanié les pupitres. C’est en véritable « sculpteur » de la masse sonore qu’il aborde la suite du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Cette « orgie » orchestrale post-romantique où se succèdent explosions sentimentales, délicates romances et valses cartoonesques, nécessite une maîtrise sans faille des équilibres et des dynamiques. En amoureux des fresques mahlériennes et du post-romantisme viennois, Alexandre Bloch réussit ce défi, aidé il est vrai par une phalange lilloise parfaitement ordonnée.
Enfin, Joshua Weilerstein conclut le programme avec audace en proposant le rare Poème de l’extase d’Alexandre Scriabine. Cette œuvre monumentale, nécessitant les forces d’un orchestre gigantesque (106 musiciens sur scène), est un vaste poème symphonique se métamorphosant en de multiples variantes. Tout est démesuré dans cette page où se télescopent les concepts philosophiques, esthétiques, les aspirations passionnées et la glorification « extatique » d’un compositeur toujours en quête de dépassement de soi. Joshua Weilerstein a beaucoup de mérite de démêler l’écheveau complexe, d’alléger la densité parfois suffocante de cette partition hors du commun. Là encore, on sent la complicité totale avec les musiciens d’un orchestre, désormais prêt à relever tous les défis pour les cinquante prochaines années.














