Le Requiem de Verdi à Nancy en apocalypse gore
L’Opéra national de Nancy-Lorraine ose un pari audacieux en proposant une mise en scène et une relecture contemporaines du Requiem de Verdi. Si scéniquement, le spectacle très travaillé et pensé de César Vayssié s’avère un peu monothématique, l’interprétation musicale est totalement satisfaisante sous la baguette alerte et énergique de Sora Elisabeth Lee.
L’idée de mettre en scène les œuvres emblématiques du répertoire de musique sacrée n’est pas nouvelle et a conduit à d’éblouissantes réussites. Romeo Castellucci à Aix-en-Provence avec le Requiem de Mozart ou Peter Sellars à Berlin avec leds Passions selon Saint Matthieu puis selon Saint Jean de Bach en ont, entre autres, tiré des spectacles puissants et mémorables. Qualifié sarcastiquement d’« opéra en robe d’ecclésiastique » par Hans von Bülow, le Requiem de Verdi, avec ses contrastes dramatiques, son écriture quasiment opératique et son expressivité, se prête encore mieux à une lecture scénique.
Se désignant lui-même « artiste polymorphe », César Vayssié travaille en particulier sur le cinéma et la chorégraphie. Du Requiem, il retient surtout le Dies irae et son évocation du Jugement dernier dont il tire un film qui accompagne toute la représentation introduite par une danseuse aux yeux vides déjà transformée en morte-vivante. Car dans ce monde d’après l’Apocalypse, que César Vayssié lit comme de cause humaine et non pas divine, les humains tentent de survivre. Inspirée par l’univers cinématographique des films d’horreur type Wes Craven et par les cultures « underground, pop, dark, érotique, punk, BDSM, queer, gothique » (sic), c’est une avalanche de corps meurtris, torturés, dénudés, sanguinolents, de zombies convulsifs, désemparés face la mort et errants sans but tandis qu’en fond de scène des visages pleurent.
Cette violence expressionniste peut choquer mais elle s’inscrit, sous des atours contemporains, dans une longue tradition d’images religieuses de la Mort et des tourments de l’Enfer promis aux damnés, des danses macabres moyenâgeuses aux nus de Michel Ange à la Chapelle Sixtine en passant par les inventions presque surréalistes de Jérôme Bosch ou Pieter Brueghel l’Ancien. Elle renvoie avec force au spectateur l’image de sa propre finitude (n’est-ce-pas le sous-texte de tout Requiem ?) mais César Vayssié prend bien soin de l’édulcorer par l’humour de sa surcharge visuelle et par le rappel constant que ce n’est qu’une représentation artistique dénuée de réalité : le dispositif à fumigène vient ainsi ponctuer le film à intervalles réguliers. Le seul reproche qu’on fera à cette mise en images assez pertinente sera sa redondance, son manque d’évolution au long du spectacle qui finit par lasser et surtout n’offre aucune porte de sortie, aucun espoir de rédemption, à moins que les danses des corps et leur union charnelle qui sont évoquées ne soient malgré tout une ode à la vie.

Sur la scène, souvent réduite à un large format Cinémascope, la réalisation est beaucoup plus sage. Au départ, le dispositif est classique : le chœur indifférencié et apeuré en fond et quatre chaises pour les solistes. Il évolue avec les entrées et sorties variées du chœur selon les besoins de la partition et avec les interactions pas toujours claires des quatre solistes entre eux et avec trois danseurs sortis du film : une figure de drag-queen fortement érotisée (Pursy de Médicis), une danseuse contemporaine dont les mouvements convulsifs rappellent ceux du film (Synne Elve Enoksen) et surtout l’artiste de pole dance Lyou Bouzon Simonet dont les arabesques aériennes apportent lumière et poésie à la noirceur ambiante. Bien que l’attention du spectateur soit très accaparée par le film projeté au-dessus, on comprend mal cependant le narratif qu’a voulu ici développer César Vayssié.

L’interprétation musicale est à la hauteur des attentes. La soprano Sally Matthews apporte énergie et puissance à ses interventions, en dépit d’une relative faiblesse dans les graves et d’un vibrato incomplètement contrôlé dans les aigus à pleine voix. Surtout, du fait des indications scéniques du metteur en scène, elle s’y montre très véhémente, voire trop, notamment dans un Libera me final qui manque de lumière et là encore d’espérance. Dans la partie de mezzo-soprano, Eugénie Joneau se montre parfaite de bout en bout, apportant par sa tessiture de soprano dramatique la pureté de superbes aigus filés et la sécurité d’un registre grave rond et sonore. Joshua Blue s’impose aussi en ténor solide, homogène et intense au timbre un peu nasal et capable de fort belles nuances. Moins concerné par la scène mais formidable chanteur, la basse Jongmin Park impressionne par sa puissance, sa richesse de timbre et son registre grave profond et magnifiquement projeté.
Réunissant les effectifs de l’Opéra national de Nancy-Lorraine et de l’Opéra-Theâtre de Metz Métropole, le chœur convainc aussi bien dans la puissance tellurique du Dies Irae que dans la retenue murmurée du final. L’homogénéité est impeccable mais on note encore quelques imprécisions rythmiques dans le tempo rapide du Sanctus ou dans la fugue du Libera me, en ce soir de première. Aucune réserve en revanche quant à la prestation de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, tout aussi à l’aise dans la douceur que dans la violence. En accord avec la mise en scène, le Dies irae est un épisode marquant avec son percussionniste en loge déchaîné et les trompettes du Tuba mirum réparties de part et d’autre de la salle. La cheffe Sora Elisabeth Lee maintient une parfaite cohésion de toutes ces forces en présence et s’intègre par son exacerbation des contrastes et l’énergie qu’elle insuffle au caractère spectaculaire et théâtral de la soirée.

Avec un accueil plutôt enthousiaste, cette production est bien reçue même si une frange du public exprime sa désapprobation à l’arrivée de l’équipe de mise en scène. Pourtant, comme nous l’avons expliqué plus haut, cette mise en scène ne fait qu’actualiser une longue tradition de la chrétienté. Même si l’espoir en la rédemption est ici un peu passé sous silence, rien de volontairement provocateur ni a fortiori de blasphématoire n’y est montré. Rien en fait qui justifie les critiques faites a priori par une frange catholique conservatrice ou par le journal Valeurs actuelles, et qui auraient même, dit-on, déclenché une intervention de l’épiscopat nancéien.













J’adhère globalement à la critique même si je tire, à titre personnel, une expérience globalement négative de cette interprétation zombie queer de l’œuvre de Verdi.
Trop d’images qui tournent autour d’une idée fixe, on est en permanence entre deux scènes d’agonie. La mise en scène se veut provocante mais à force, l’image lasse car on a l’impression que le metteur en scène n’a pas toujours mis en lumière les nuances de l’œuvre. Toutes les parties relatives à l’espoir ou à la rédemption sont gâchées par le trop plein stroboscopique.
Devoir fermer les yeux pour se concentrer sur la performance de l’orchestre et du choeur, c’est frustrant.
Quant aux scènes qui visent à heurter le bourgeois, elles m’apparaissent froides et prévisibles. Est-il bien utile de représenter le christ en croix en femme avec une couronne d’épines se faisant allègrement laper le liseron avec l’intention évidente de faire le buzz chez les cathos ?
La vocifération constante et l’obsession de la colère du Dies irae transforment une oeuvre magistrale sur la mort en parodie sous exta représentant constamment la même scène : des tremblements, du sang et des zombies qui copulent avec des variations pénibles.
Franchement, il y avait de l’idée mais l’émotion de l’action ne coïncide pas avec l’œuvre. Le Requiem, ce n’est pas le jugement dernier de la Sixtine mais une brillante opposition du tumulte humain face à la mort, à la perte et à la rédemption. Les projections et la mise en scène ne servent pas l’œuvre, elles la parasitent.
Quant à la prestation des solistes, la voix de la soprano 1 ne m’a pas trop plu. De difficultés dans les graves, trop de passages en force. La soprano 2 est bien plus habile et en retenue.
Au moins, cette version a le mérite de faire débattre le public à la sortie. Globalement, j’en retire une incompréhension partagée, comme s’il s’agissait d’une version 2020 de Like a prayer. 30 ans de retard, dommage…
(et je précise que je suis bi, de gauche et peu croyant, pas du tout lecteur de la presse d’extrême droite)
Je vais de suite préciser que je ne suis absolument pas catholique pratiquante, ni sympathisante de valeurs actuelles, et que j’ai l’esprit très ouvert, mais que je tiens pourtant à témoigner que la profusion visuelle de scènes gore, néo-pornographiques à tendance zombies land m’a gâché ce moment. Les voix et l’orchestre étaient exceptionnels , mais cette débauche visuelle sur écran géant, sur scène et au plafond parasite l’écoute et le plaisir. Et je n’étais pas la seule, au vu des échanges que j’ai eu avec mes voisins à la sortie.
Bonjour.
Le musicien dans la loge n’est pas un « Timbalier » mais un percussionniste et il joue de la grosse caisse.
merci :-)
Merci de votre vigilance