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Sellars et Rattle revisitent la Saint-Matthieu

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Matthäus-Passion BWV 244. « Ritualisation » : Peter Sellars. Avec : Mark Padmore, ténor (L’Évangéliste) ; Christian Gerhaher, basse (Jésus) ; Camilla Tilling, soprano ; Magdalena Kožená, mezzo-soprano ; Topi Lehtipuu, tenor ; Thomas Quasthoff, basse. Rundfunkchor Berlin (chef de chœur : Simon Halsey). Knaben des Staats- und Domchors Berlin (chef de chœur : Kai-Uwe Jirka). Divers solistes instrumentaux. Orchestre Philharmonique de Berlin, direction : Sir Simon Rattle. Réalisation : Daniel Finkernagel et Alexander Lück. Enregistré sur le vif à la Philharmonie de Berlin le 11 avril 2010. Sous-titrage en anglais, français, allemand, espagnol, japonais. Notice en allemand et anglais. Format image : NTSC 16:9. Format son : PCM Stereo ; Dolby Digital 5.1 ; DTS 5.1. 2 DVD. Berliner Philharmoniker BPH120011. Pas de code-barre. Zone 0. Durée : 195’ (concert), 51’ (bonus : Peter Sellars en conversation avec Simon Halsey).

 

Les Clefs d'or

Le pari n’était pas gagné d’avance ! Confier en ces temps plutôt baroqueux le chef d’œuvre de Bach à la Philharmonie de Berlin et à un chef davantage habitué à Mahler et à Stravinsky qu’au cantor de Leipzig, tout cela tenait presque du sacrilège. On sait également à quel point le concept de « semi-mise en scène », lequel consiste à faire se mouvoir des musiciens habillés en tenue de concert, tourne vite au ridicule. Et que dire de la réputation autrefois sulfureuse d’un metteur en scène certes fêté aujourd’hui, mais néanmoins décapant entre tous…

Le résultat proposé sur ce DVD, reflet d’une série de concerts donné à Salzbourg et à Berlin au printemps 2010, n’en est pas moins bouleversant de bout en bout, et cela autant sur le plan musical que du point de vue de la dramaturgie. L’orchestre, animé par un Rattle en état de grâce, sait se faire ductile et léger quand il le faut, et bien sûr profondément intense la plupart du temps. Les solistes instrumentaux engagés pour la circonstance – rien moins qu’ à la flûte ou à la viole de gambe, excusez du peu… – réalisent tour à tour des prodiges de virtuosité et de musicalité, chacun se fondant parfaitement à la dramaturgie souhaitée par Sellars dans des moments d’interaction d’une rare pertinence. Le Rundfunkchor de Berlin, savamment préparé par , donne l’impression qu’il chante son Bach depuis toujours, ce qui en fait est loin d’être le cas…

La spatialisation de , ou plutôt la « ritualisation » de ce que le metteur en scène américain appelle, bien plus qu’un concert, une « prière » ou une « méditation » – et les anglophones et germanophones ne manqueront sous aucun prétexte la passionnante conversation proposée en bonus… –, touche au miracle de justesse et de vérité. Les allers et venues des uns et des autres – solistes, choristes, chef… –, allant jusqu’à se mélanger avec le public de la Philharmonie, nous atteignent au plus profond de notre être. Déstructurées par un des plus grands scandales de l’histoire de l’humanité, ces masses physiques parfois informes qui se meuvent sous nos yeux savent exprimer tour à tour l’horreur et le désespoir de vivre, l’infini de l’espérance et le triomphe de la ferveur et de la foi.

Dans cette optique tous les solistes font merveille, sans exception. On mentionnera tout d’abord l’émouvant , quelques mois seulement avant son retrait définitif des salles de concert. Même si son instrument manque singulièrement de miel et de legato, sa simple présence physique sait se faire déchirante. Très bien chantant pour sa part, apporte en revanche sa douceur et sa jeunesse aux beaux airs de ténor. Pour des raisons diverses, et sont toutes deux fascinantes dans leurs incarnations respectives. Même si cela n’est pas explicité par le texte de la Passion, la mise en place de Sellars laisse entendre que les deux femmes représentent l’une Marie, l’autre Marie-Madeleine. L’état de grossesse avancée de Tilling confère ainsi à sa splendide prestation vocale une rare pertinence dramaturgique. Presque choquante dans son numéro de Carmencita déjantée, la bien nommée donne à son portrait de Marie-Madeleine une nouvelle, et éclatante, vérité. Le relatif manque de profondeur de son mezzo plutôt clair est très largement compensé par la douce sensualité de phrasés enchanteurs.

Enfin, investi jusqu’au bout des ongles, et parfois même jusqu’aux larmes, est un Évangéliste littéralement bouleversant, autant dans son investissement vocal que par son jeu scénique. Musicalement, sa diction châtiée, ainsi que son ténor aigu confinant presque au registre de haute-contre, en font l’interprète idéal du rôle. Son jeu sobre et retenu, qui permet d’assimiler la figure de l’Évangéliste au personnage de Jésus, constitue un des sommets d’émotion de cet exceptionnel DVD. Perché sur son promontoire, se contente quant à lui de prêter son divin timbre de basse aux interventions vocales du Christ. Ce génial dédoublement, qui permet d’opposer visuellement et musicalement les parts humaine et spirituelle du Christ, fera pour beaucoup l’effet d’une véritable révélation, et constituera sans aucun doute une nouvelle clé d’entrée dans le chef d’œuvre de Bach.

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