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Faust de Emmanuel Reibel, lecture jubilatoire assurée

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Faust, la musique au défi du mythe. Emmanuel Reibel. Editions Fayard, collection » Les chemins de la musique ». ISBN 978-2-213-62868-4. Dépôt légal : février 2008. 354 p. 23€.

 

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De tous les mythes occidentaux, celui de Faust est de loin le plus prolifique en matière de création littéraire et surtout musicale et cela du XVIème siècle jusqu’à nos jours. D’origine germanique, il parcourt l’Europe, se chargeant de cristalliser les croyances, les aspirations et les grandes peurs de chaque époque dans un espace géographique de plus en plus large. La légende se coule dans l’imaginaire sonore à travers d’innombrables pages de musique, lieder, pièces pour clavier, oratorios, symphonies et opéras.

Les études précédentes, françaises ou étrangères, étant incomplètes et possédant une orientation surtout littéraire, l’ouvrage d’Emmanuel Reibel vient heureusement combler une lacune en proposant la première étude pluridisciplinaire de cette immense production faustienne et ce grâce à une double compétence : en effet, jeune et brillant comparatiste, rompu à l’étude des mythes, E. Reibel est aussi un musicologue averti, ayant déjà signé de nombreux ouvrages sur Poulenc, sur Verdi, sur la musique romantique et, enfin, sur le Don Giovanni de Mozart (en collaboration avec et Catherine Massip). Il sait discerner dans l’écriture musicale des réseaux de significations éclairant la façon dont chaque compositeur aborde la légende ; il met les œuvres en perspective et les compare grâce à une culture qui semble sans limites.

Phénomène totalement occulté, la légende du savant, alchimiste et astrologue (ayant réellement vécu de 1480 à 1540 environ) qui se serait voué au diable, suscita d’abord, de façon fulgurante, une floraison sans pareille de chansons, et ce avant même la parution de l’Histoire, à Francfortsur leMain, en 1587. Tradition essentiellement orale, donc, et musicale. Fruit, pour une bonne part, de la théologie luthérienne, le mythe se répand ainsi, véhiculé par le théâtre populaire, du Danemark à l’Europe centrale en passant par l’Angleterre élisabéthaine qui verra paraître la première pièce de théâtre sur le sujet avec le Faust de Marlowe dans les années 1590. Nous sommes là devant un aspect ignoré mais essentiel du XVIe siècle philosophique et musical, loin de la tradition orphique florentine et de la confiance en l’homme qui caractérise l’humanisme latin.

Pendant deux siècles, l’histoire de notre savant continue à être véhiculée par la musique, à travers le Singspiel, notamment, et en particulier à Vienne, la capitale du théâtre du XVIIIe siècle. Mais dès la période du Sturm und Drang, dans les années 177O, la musique joue un rôle nouveau en se faisant le vecteur d’un idéalisme soucieux de son héritage populaire. Le Faust de s’impose alors comme le premier opéra romantique allemand. Désormais, selon E. Reibel, l’évolution du mythe est liée à l’écriture musicale qui imprime sa marque et le façonne.

Sait-on que l’œuvre de Gœthe, «véritable ovni théâtrale», fut lue au XIXe siècle, autant que la Bible (ce sera encore vrai dans les tranchées de la Première Guerre mondiale) ? Elle devient alors celle des compositeurs, de Schubert à Liszt et à Berlioz. Or, si l’œuvre littéraire sert de creuset à leur écriture, chacun d’eux donne un nouveau visage aux différents éléments du mythe, aux valeurs qu’il transmet. Et plus on avance dans le temps, plus les compositeurs s’emparent des grands textes qu’ils soient de Lenau, de Boito ou de Thomas Mann pour dire leur désarroi personnel, le drame de leur époque et ou leur foi.

Ainsi des œuvres d’Alfred Schnittke, dont L’historia von D. Johann Fausten nourrie du Doktor Faustus de Thomas Mann mais aussi de Luther, s’inscrit dans la tradition des opéras mystiques russes. De nos jours, cette évolution du mythe modelé par l’écriture musicale s’achève avec l’autonomie quasi totale du compositeur qui, en métaphysicien, sculpte son Faust, invente sa dramaturgie, la musique se faisant quête du «Sens par-delà les sens» : en 2006, le Faustus, the last night de Pascal Dusapin, se veut miroir du narcissisme de l’artiste contemporain, et en 2007, le Faust de Philippe Fénelon, sur l’œuvre de Lenau, recherche désespérément la Vérité.

(Précision en guise de rectification : le diabolus in musica n’a jamais existé, n’a jamais été redouté. Simple dénomination plaisante, au XVIe siècle, du triton. Le fantasme a la vie dure ! )

Ouvrage complet avec tableaux, index, bibliographie (la toute récente figure dans les notes, L. Feneyrou, Timothée Picard, par ex. ), proposant un haut niveau de réflexion et qui, servi par une plume scintillante, se lit comme un roman (un bon). Traducteurs, vite, au travail !

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Faust, la musique au défi du mythe. Emmanuel Reibel. Editions Fayard, collection » Les chemins de la musique ». ISBN 978-2-213-62868-4. Dépôt légal : février 2008. 354 p. 23€.

 
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