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David et Jonathas de Charpentier à Versailles : un opéra à la chapelle

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Versailles. Chapelle royale. 10-XI-2022. Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : David et Jonathas, Tragédie biblique en 5 actes avec prologue sur un livret du père Bretonneau. Mise en scène : Marshall Pynkoski ; Décors : Antoine et Roland Fontaine ; Costumes : Christian Lacroix assisté par Philippe Pons ; Chorégraphe : Jeannette Lajeunesse Zingg ; Eclairages : Hervé Gary. Avec : Reinoud Van Mechelen (David) ; Caroline Arnaud (Jonathas) ; David Witczak (Saül) ; François-Olivier Jean (Pythonisse) ; Antonin Rondepierre (Joabel) ; Geoffroy Buffière (l’ombre de Samuel) ; Virgile Ancely (Achis). Chœur et ensemble Marguerite Louise : Gaétan Jarry

Donner l’opéra de Charpentier David et Jonathas au sein de la Chapelle royale de Versailles pouvait être un choix étonnant mais s’agissant d’un opéra sacré, à mi-chemin entre l’oratorio et la tragédie lyrique, la chapelle est un écrin acoustique et symbolique particulièrement bien exploité.

En effet, cette tragédie biblique tirée de l’ancien testament et commandée par le collège Louis-le-Grand, se base sur le livret du père Bretonneau relatant l’amitié/amour contrarié entre David jeune berger ayant rallié le camp des Philistins et Jonathas, fils de Saül, roi d’Israël qui avait recueilli David dont la voix l’apaisait.

Développant une collaboration suivie et fructueuse avec Versailles, le metteur en scène utilise l’association de l’œuvre et du lieu pour évoquer les rituels liturgiques du XVIIᵉ siècle sans pour autant délaisser le théâtre. Un grand dais de cérémonie fait office de rideau de scène et les chœurs débarquent étendards en main dans la nef avec force trompettes et tambours. On reste ébloui par le décor d’Antoine et Roland Fontaine et par la débauche de tissus et de couleurs des splendides costumes de , magnifiés par les éclairages d’. Comme à son habitude, propose une sorte de reconstitution fantasmée, une évocation au moyen d’une gestuelle étudiée et millimétrée et de danses baroques (superbes et très documentées chorégraphies de ) où le décoratif flatte l’œil tout en sublimant  le tragique et valorisant l’émotion.

L’ensemble et les splendides chœurs Marguerite Louise et leur chef Gaétan Jarry son particulièrement flattés par l’acoustique de la chapelle qui réverbère les moirures et donne beaucoup de densité au son. Celle-ci concourt parfois à écraser les graves des chanteurs, occasionnant une perte de compréhension du texte, mais l’effet sonore est franchement spectaculaire et édifiant. Gaétan Jarry sait en outre insuffler une vigueur, une progression et une puissance au discours. Cela fait déjà quelques années que ce chef enregistre des partitions pour le label Château de Versailles Spectacle, et tous témoignent des mêmes qualités : dynamisme, grâce des lignes, sens du théâtre, son sculptural. Les chœurs (une partie sur scène, une partie avec l’orchestre) sont d’une extraordinaire précision et joignent parfaitement les deux caractères tragiques et bibliques de l’œuvre.

Dans cette évocation, beaucoup repose sur l’adhésion et l’implication des chanteurs qui font preuve d’un engagement au diapason de l’esthétique choisie. Comme le souligne le metteur en scène, le centre des enjeux dramatiques est surtout Saül. Le Prologue s’ouvre d’ailleurs avec lui et la spectaculaire Pythonisse du ténor qui donne le ton. Spectaculaire par la clarté et la puissance de l’émission, le style impeccable et la caractérisation font de sa partition un passage court mais impressionnant. Face à lui, gestuelle tourmentée et véhémence de la prosodie font du Saül du baryton un exemple d’implication tragique au moyen d’une voix bien projetée et d’un style très probe. Le personnage s’installe au centre, finalement plus important que celui de Jonathas car plus ambivalent, tiraillé entre attirance et répulsion face à David. Les voix de baryton-basse de (ombre de Samuel) et (Achis) se perdent un peu face à la prédominance de l’orchestre, mais n’empêchent pas l’autorité du chant, précis et juste. Le Joabel tourbillonnant du ténor jouit d’une très belle présence scénique et fait exister son personnage en peu de scènes. La voix, belle et claire fait le reste. incarne un Jonathas à la voix claire, évoquant l’enfance. Le personnage n’a réellement qu’un grand moment avec son grand air « A-t-on jamais souffert ». La soprano le prend à bras le corps et le porte à un haut degré d’émotion avec des aigus extatiques, des sons droits bien négociés qui donnent beaucoup de force à ses interventions. Sa mort est également un moment de grande intensité.

Mais face à tous ces interprètes de grande qualité on reste toutefois complètement subjugué par le luxueux David, mélange d’onctuosité de la ligne, de précision et de grâce du ténor . Splendeur du timbre, égal sur tous les registres, clarté de la diction, prosodie parfaite avec un sens du tragique parfaitement dosé. Rien ne résiste à ce David aristocratique et éblouissant qui laisse le spectateur tel Saül, dans une écoute alanguie et ouatée qu’il aura du mal à quitter.

Il est heureux que ce spectacle qui procure tant de plaisir ait fait l’objet d’une captation.

Crédit photographique : © Agathe Poupeney/Divergence

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Versailles. Chapelle royale. 10-XI-2022. Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : David et Jonathas, Tragédie biblique en 5 actes avec prologue sur un livret du père Bretonneau. Mise en scène : Marshall Pynkoski ; Décors : Antoine et Roland Fontaine ; Costumes : Christian Lacroix assisté par Philippe Pons ; Chorégraphe : Jeannette Lajeunesse Zingg ; Eclairages : Hervé Gary. Avec : Reinoud Van Mechelen (David) ; Caroline Arnaud (Jonathas) ; David Witczak (Saül) ; François-Olivier Jean (Pythonisse) ; Antonin Rondepierre (Joabel) ; Geoffroy Buffière (l’ombre de Samuel) ; Virgile Ancely (Achis). Chœur et ensemble Marguerite Louise : Gaétan Jarry

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