Les oreilles et la queue pour Christof Loy dans El Gato Montés
Pour ses débuts au Teatro de la Zarzuela de Madrid, le metteur en scène allemand Christof Loy livre une lecture enthousiasmante de la célèbre zarzuela El Gato Montés de Manuel Penella dirigée par José Miguel Perez-Sierra.

Dans son projet de donner à la zarzuela la place qu’elle mérite sur les scènes internationales et après El barberillo de Lavapiés (Bâle, 2025), Christof Loy s’immerge de nouveau dans ce genre lyrique typiquement espagnol, un moment rare même s’il existe des précédents : Pier Luigi Pizzi, Giancarlo del Monaco, Graham Vick … en dehors de l’Espagne José Tamayo présenta Doña Francisquita à Vienne en 1958, et cinquante ans plus tard, en 2008, Emilio Sagi emmena La Generala à Paris, Omar Porras Coronis en 2022 à l’Opéra Comique après Limoges. « Je suis tombé amoureux du mélange de son contenu dramatique et musical, en assistant il y a quelques années à une représentation de La del manojo de rosas », confie le metteur en scène. Une nouvelle production du Teatro de la Zarzuela dont on peut ainsi espérer une reprise en dehors d’Espagne.

Jusqu’à une époque récente connu uniquement par son célèbre pasodoble joué dans les arènes, El Gato Montés fut redécouvert dans son intégralité en 1960 au Mexique dans les affaires personnelles de Manuel Penella. Christof Loy explique que « par-delà tous les clichés associés à l’idée d’Espagne, l’opéra de Penella possède une essence universelle, presque comme une tragédie grecque ». Pour le metteur en scène, la grande réussite de l’œuvre réside dans les « parcours émotionnels » de ses personnages et dans la « modernité surprenante » avec laquelle Penella construit un triangle amoureux marqué par le désir, le fatalisme et la mort.
Manuel Penella est un compositeur qui se situe aux confluents du XIXe et du XXe siècle, de l’Espagne et des Amériques, de Madrid et de Barcelone, de la dramaturgie et de la musique, de l’opéra et de la zarzuela…De cette complexité ressortent quelques 70 productions dont deux le rendirent célèbre de part et d’autre de l’Atlantique : El Gato Montés (1917) et Don Gil (1932) ; Si ce dernier évoque le XVIIIe siècle par ses dentelles créoles et ses couleurs faites de velours azur et argent, El Gato Montés, à l’inverse, se nimbe de couleurs andalouses pimentées, toutes d’or et de sang, où la mort rode, ce dont témoigne la présence répétée d’une femme vêtue de noire parcourant le plateau…

Le livret de la main du compositeur relate la rivalité mortelle entre un torero renommé, « El Macareno », et un bandit, « El Gato Montés », pour une jeune gitane, « La Soleá ». Celle-ci aime en réalité le bandit, devenu hors-la-loi pour défendre son honneur, mais elle se sent liée au torero par un lien de gratitude, car la mère de celui-ci l’a recueillie alors qu’elle errait dans les rues. Les deux rivaux s’affrontent en duel au couteau, mais Soleá les sépare. Juanillo menace de tuer Rafael. Le dimanche suivant, Rafael est encorné dans les arènes de Séville (suicide déguisé ?) et meurt dans les bras de Soleá, qui, à la vue de sa mort, succombe à son tour. Juanillo emporte alors le corps de Soleá dans sa cachette dans les montagnes, mais trouvant sa vie dénuée de sens après la mort de sa bien-aimée il décide de mourir et se fait abattre par l’un de ses hommes avant de tomber mort entre les mains de ses poursuivants.

Pour ses débuts dans le temple de la Zarzuela, Christof Loy réussit un coup de maitre en choisissant de se débarrasser de toutes les espagnolades pittoresques, parfois un peu kitsch, afin de se concentrer sur le drame humain dans une vision très opératique dont la tauromachie constitue une des lignes de forces par son mélange de vie et de mort. Point de flamenco, de robes froufroutantes, de combats de taureaux, ni de chorégraphies traditionnelles, mais une vision forte et virtuose qui ne retient que l’essentiel de l’esprit de la zarzuela et parvient à réunir dans un syncrétisme étroit les deux genres lyriques (opéra et zarzuela) en alliant tradition et modernité. La Solea de Penella est une image en creux de Carmen, sorte d’anti-Carmen à mille lieux de la femme fatale libérée. Bien au contraire, elle est une femme soumise, objet du désir des hommes, qui s’inscrit dans une atmosphère fataliste et vériste en acceptant un destin qu’elle subit sans pouvoir choisir entre deux amours… Pour certains spectateurs de l’époque de sa création, la vision française de Bizet était choquante, car elle dépeignait une Espagne irréelle, peuplée de personnages barbares et exotiques. L’Espagne méritait sa propre Carmen : un opéra bâti sur un triangle amoureux tragique, mettant en scène une gitane, un torero et un homme bon devenu bandit par amour, écrit dans une perspective nationaliste et chanté avec la musicalité si particulière du dialecte andalou. Le compositeur Manuel Penella remplit ce cahier des charges patriotique en créant l’un des chefs-d’œuvre du répertoire lyrique espagnol : El Gato Montés (Le Chat sauvage). Après quelques tentatives antérieures (El Barberillo de Lavapiès à Bâle et Benamor à Vienne) Christof Loy, avec cette nouvelle production, fait son entrée par la grande porte dans le monde de la Zarzuela qui le fascine depuis de nombreuses années. La scénographie très réussie, et contemporaine, due à Manuel La Casta se décline en cinq tableaux : une ferme ; l’appartement où le matador s’habille avant la corrida ; une chapelle dans les arènes de la Real Maestranza de Séville ; la chambre funéraire de Soleá et la tanière du bandit dans les montagnes andalouses. Le décor de la deuxième scène du deuxième acte mérite une mention spéciale puisque s’appuyant sur une reconstitution minutieuse de la chapelle des toreros de la Maestranza, avec le magnifique retable de Notre-Dame des Douleurs (attribué à Juan de Astorga). La direction d’acteurs est, par ailleurs, irréprochable, la tension dramatique constante, costumes et éclairages s’inscrivent sans heurts dans cette lecture actualisée et convaincante.
La distribution vocale est homogène et de qualité. Elle est menée par la soprano arménienne Mané Galoyan, qui incarne Soleá avec puissance, plénitude et conviction ; ses aigus superbes et son endurance sont à la hauteur de l’expressivité d’un personnage qui, jusque dans la mort, conserve une profondeur absolue. Rafael, l’amant toréro, est incarné avec brio par le ténor mexicain Rodrigo Garull, qui livre une prestation pleine de fougue et d’une assurance remarquable. Son duo avec Soleá au début du deuxième acte sur la musique du célèbre pasodoble est un moment marquant. Parmi les rôles principaux, le Gato, maigre et désespéré, est interprété par le baryton madrilène David Oller. Si sa voix ne manque pas d’énergie, force est de reconnaitre qu’elle devient plus instable et la ligne quelque peu rigide et hachée au fil de la représentation. La Gitane de Carol García est parfaitement campée, d’une grande assurance dans son garrotín, aux côtés des impeccables Petits Chanteurs de l’ORCAM ; Manel Esteve est idéal dans le rôle du Père Antón, María Rodríguez est convaincante en Frasquita, et le Hormigón de Gerardo Bullón est parfaitement choisi. Il convient de souligner la présence précise du chœur résident du Teatro de la Zarzuela, dirigé par Antonio Fauró.
Dans la fosse, José Miguel Pérez-Sierra livre une performance puissante et robuste, à la tête de l’Orchestre de la Communauté de Madrid, bien que parfois en équilibre précaire avec le plateau, obligeant les chanteurs à forcer leur voix, mais rendant parfaitement honneur aux talents d’orchestrateur de Penella dans une remarquable alchimie entre texte et musique, notamment dans des scènes telles que la joyeuse célébration du premier acte, la corrida tendue du deuxième ou le dénouement dramatique du troisième. En bref, une splendide production qui clôt en beauté la saison lyrique madrilène.
Crédits photographiques © Elena del Real / Teatro de la Zarzuela








