Awen,The Sacred Veil : ultime et poignante création de Martin Harriague à Avignon
Avant de prendre la direction du Malandain Ballet Biarritz en janvier 2027, le jeune directeur livre une œuvre fondatrice pour une troupe avignonnaise inspirée et en forme.

Il y a d'abord les lieux. Cette Grande Chapelle du Palais des Papes d'Avignon, que l'on rejoint en passant du côté des coulisses de la Cour d'honneur. Des fenêtres gothiques du grand mur, on découvre alors les gradins en cours de montage pour le festival à venir. Dans six semaines, l'effervescence sera à son maximum. Pour l'heure, c'est le moment du recueillement, dans cette création bouleversante conçue par Martin Harriague, le chorégraphe et directeur du Ballet de l'Opéra Grand Avignon, qui aura passé peu de temps à la tête de la troupe (tout juste deux saisons), mais y aura crée des œuvres importantes comme son Prométhée ou America, sa prémonitoire relecture de sa satire autour de Donald Trump.
Là, dans cette chapelle aux proportions d'église, s'est joué un tout autre drame, admirable mariage du geste et de la musique, dans un lieu éminemment symbolique et intimement lié au sujet même de la partition musicale. The sacred Veil d'Eric Whitacre, composé en 2018, est en effet un hommage à Julia Silvestri, compagne du poète Charles Anthony Silvestri, décédée d'un cancer en 2008. Le compositeur et son ami poète ont travaillé ensemble, et le jeune musicien américain qui écrit avant tout de la musique chorale a composé une très belle œuvre de 60 minutes, donnée ici pour 25 choristes, principalement a cappella, accompagnés discrètement d'un piano et d'un violoncelle. La partition, lancinante et douce, illustre un texte à la fois tendre et cruel, où l'ode à l'amour naissant laisse place au drame de la maladie, scandée par une litanie de diagnostics médicaux (« J'ai bien peur.. que nous ayons trouvé quelque chose » Deux kystes annexiels gauches / Et un kyste annexiel droit cloisonné (…) Métastases, Métastases, Métastases…. » illustrée alors par un motif musical répétitif et effrayant…

L'œuvre en douze courtes parties, tel un chemin de croix, se prête évidemment à une lecture chorégraphique. Martin Harriague, très respectueux de l'œuvre musicale autant que de son contenu, a privilégié l'illustration gestuelle, très littérale. Les voix féminines sont portées par des danseuses, tandis que les parties masculines seront servies par les danseurs. Le chœur entier invite l'ensemble des treize artistes à entrer dans la danse. Les phrases chorégraphiques sont extrêmement minutieuses et à l'écoute de la partition. Rondes, lignes, ensemble, chute des corps en cascades, gestes tendres, duo du couple amoureux qui apparait tels les Elus du Sacre du printemps… Rien n'est laissé au hasard dans cette chorégraphie très structurée dont le haut du corps travaille une gestuelle des doigts et des bras souvent répétée. Comme si les battements du cœur amoureux se mesuraient avant tout dans cet espace corporel-là.
A cette capacité du chorégraphe à illustrer la musique et à en prolonger l'effet sonore, telle une démultiplication à l'infini, s'ajoute une vraie habileté narrative. L'acoustique de la Grande Chapelle fait malheureusement perdre une grande partie de la compréhension du texte anglais, et l'on peut regretter l'absence de sous-titre. Mais pour autant on comprend parfaitement le drame qui se joue. A la 8e étape de ce requiem païen, la jeune héroïne (superbe Tabatha Longdoz), entourée des siennes, réapparaît un foulard sur ses cheveux, et l'on comprend alors, qu'il s'agit bien des méfaits secondaires du traitement médical. Elle finira dans les bras de son amour, portée telle une pietà inversée, et déposée ensuite dans un gigantesque linceul blanc, qui recouvre la scène à plusieurs reprises.

Tout, dans cette œuvre courte mais dense, appelle à l'unisson des émotions. La musique, douce et répétitive, est magnifiquement servie par les voix solides et émues du Chœur de l'Opéra Grand Avignon dirigé (dos aux danseurs) par leur chef de chœur Alan Woodbridge. Les danseurs de cette même maison d'opéra, à l'évidence impliqués par le sujet, sont joliment vêtus de costumes fluides tout en dégradés beige et marron , aux teintes très monacales. Enfin, le lieu, hautement spirituel, appelle au recueillement devant cette œuvre pourtant très prosaïque et totalement athée. Comme si, par-delà le deuil et la mort, la rédemption advenait de la musique et de la danse.
















