Avec Tristan, Klaus Florian Vogt complète sa panoplie d’Heldentenor
Ce spectacle capté au Semperoper de Dresde en 2024, marque les débuts tant attendus de Klaus Florian Vogt en Tristan, aux côtés de Camilla Nylund en Isolde.
Il ne manquait que Tristan pour compléter la panoplie de ténor héroïque de Klaus Florian Vogt : Lohengrin, les Maitres-chanteurs, Tannhäuser, Sigmund, Siegfried, Parsifal, comme autant d'étapes d'un parcours wagnérien exemplaire où ne manquait que l'opus romantico-métaphysique qu'est Tristan. C'est à présent chose faite et de belle manière avec cette captation, dans la mise en scène ancienne (1995) de Marco Arturo Marelli. Force est de reconnaitre qu'à Dresde les planètes étaient alignées : dernier Tristan dirigé par Christian Thielemann avant son départ pour Berlin, à la tête d'une phalange saxonne dont il serait vain de rappeler tout le lustre et l'ADN wagnérien ; une partenaire, Camilla Nylund, incontestable titulaire du rôle, considérée comme une Isolde actuellement incontournable.
La mise en scène atemporelle de Marco Arturo Marelli brille par son épure et son esthétique contemporaine qui laisse libre cours au pouvoir émotionnel de la musique. La scénographie est constituée de grands panneaux monumentaux délimitant une plateforme centrale inclinée, exaltée par de magnifiques éclairages, bornant une sorte de cube où se déroule et se densifie l'action. Les costumes somptueux et quelque peu massifs, participent de cette atemporalité. La musique sort, à l'évidence gagnante, magnifiée par la direction de Christian Thielemann qui déploie ici un univers sonore tout de limpidité et de nuances, oscillant entre désir et rédemption, amour et culpabilité, poésie et drame, ombre et lumière.
La distribution vocale est superlative. Dès l'acte I, on est tout à la fois surpris et séduit par le timbre particulier de Klaus Florian Vogt qui associe pureté, douceur et justesse, au service d'une diction, d'une projection et d'un phrasé impeccables, tandis que l'incarnation scénique mêle dans un amalgame très convaincant force et séduction, autorité et soumission ; une interprétation qui va aller crescendo pour atteindre son sommet dans l'agonie de Tristan de l'acte III témoignant d'une endurance vocale hors du commun et d'une incarnation scénique grandiose et hallucinée, nourrie de désir et de douleur. Face à lui, Camilla Nylund, habituée du rôle d'Isolde, fait valoir son timbre rayonnant, la délicatesse et la puissance de ses aigus émis avec une confondante facilité. D'abord vindicative, puis illuminée, elle cèdera aux pouvoirs magiques du philtre pour nous offrir un duo d'amour et un hymne à la Nuit tous deux empreints d'urgence et de passion, véritable course à l'abime d'une beauté renversante où s'expriment toutes les flagrances schopenhaueriennes chères à Wagner, couronnées par un « Liebestod » d'une longueur infinie, à faire pleurer les pierres. En roi Marke, Georg Zeppenfeld émeut par sa sensibilité et son charisme, hésitant entre colère et affliction dans son poignant monologue de l'acte II. Sans oublier l'éloquent Kurwenal de Martin Gantner, la Brangäne compatissante et dévouée de Tanja Ariane Baulgartner, Sebastian Wartig (Melot), Attilio Glaser (un Berger) et Lawson Anderson (un Timonier) qui complètent avec brio cette remarquable distribution.
Dans la fosse, Christian Thielemann n'est pas le moindre artisan de cette réussite, dirigeant la Staatskapelle avec une maestria consommée, tout particulièrement dans les différents préludes : poésie et attente hypnotique dans le premier, urgence passionnée dans le deuxième, désolation et douleur dans le troisième. On admire la transparence de la texture orchestrale, tantôt chambriste, tantôt passionnée, les nuances rythmiques et dynamiques ainsi que les différentes performances solistiques (cor anglais et cordes) au sein d'un phrasé toujours en parfaite adéquation avec la dramaturgie et en constant équilibre avec les chanteurs.
On ajoutera, en outre, une réalisation technique irréprochable (son et prise de vue) pour faire de ce DVD un document indispensable à tout wagnérien qui se respecte !














