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La Walkyrie à Bayreuth : La musique plus forte que le concept scénique

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Bayreuth. Festspielhaus. 11-VIII-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Die Walküre, opéra en trois actes sur un poème du compositeur. Mise en scène : Valentin Schwarz. Décors : Andrea Cozzi. Costumes : Andy Besuch. Lumières : Reinhard Traub. Dramaturgie : Konrad Kuhn. Avec : Klaus Florian Vogt, Siegmund ; Lise Davidsen, Sieglinde ; Georg Zeppenfeld, Hunding ; Tomasz Konieczny, Wotan ; Iréne Theorin, Brünnhilde ; Christa Mayer, Fricka ; Kelly God, Gerhilde ; Brit-Tone Müllertz, Ortlinde ; Stephanie Houtzeel, Waltraute ; Christa Mayer, Schwertleite ; Daniela Köhler, Helmwige ; Nana Dzidziguri, Siegrune ; Marie Henriette Reinhold, Grimgerde ; Katie Stevenson, Rossweisse ; Igor Schwab, Grane. Orchestre du Festival de Bayreuth, direction : Cornelius Meister

poursuit sa déconstruction systématique de tout élément mythique ou symbolique du Ring de . Mais contrairement à L’Or du Rhin de la veille, la distribution et l’orchestre d’un niveau cette fois digne de Bayreuth résistent à toute banalisation.

Du traitement scénique sous forme de « série Netflix » de cette Walkyrie par , deux éléments marquants sont à retenir. Le premier est que Sieglinde est d’emblée enceinte. Mais de qui ? Si c’est de son mari Hunding, l’enfant ne saurait être le futur héros Siegfried. Ou porte-t-elle le fruit d’amours incestueuses avec son propre père Wotan qui, au second acte, venant s’assurer de la mort de Siegmund, la découvrira évanouie et ne pourra s’empêcher de passer sa main sous ses jupes et de retirer sa culotte ? Évidemment n’apporte aucune réponse. Le second est que Grane, le fidèle destrier de Brünnhilde, est cette fois un séduisant jeune homme (interprété avec présence par Igor Schwab), chevalier servant et très probablement amant, qui la suivra jusque dans l’exil sur le rocher après avoir été chargé de mettre Sieglinde et Siegfried déjà né en sécurité.

Le reste n’est qu’anecdotique. Chez Hunding qui vit en sous-sol, l’électricité est en panne à cause de l’orage inaugural et il s’affaire à réparer les plombs. L’épée Nothung promise à Siegmund n’est à nouveau qu’un revolver caché sous la maquette de la pyramide de papa Wotan dont Sieglinde possède aussi un exemplaire. Chez les Wotan, on enterre Freia, ce qui ne semble pas attrister grand monde. La construction de cette pyramide avance mais les soubassements sont encore rocheux, ce qui permet à Siegmund et Sieglinde de s’introduire chez eux ! Comme il se doit, Brünnhilde retient le bras armé de Hunding et c’est Wotan qui abat Siegmund d’un coup de pistolet avant d’envoyer son homme de main régler son compte à Hunding qui s’est enfui affolé. Pour leur « Chevauchée », les Walkyries sont venues dans un institut de chirurgie esthétique se faire lifter, refaire le nez ou gonfler les seins. Couvertes de bandages, elles semblent bien plus préoccupées de leur apparence et de leurs nouvelles chaussures que de l’avenir du monde. Après son bannissement, Brünnhilde rejoint son rocher qui n’est autre que la fameuse pyramide enfin terminée et le feu protecteur n’est qu’une bougie allumée sur le chariot de service amené par Fricka avec quelque verres pour tenter de se réconcilier avec Wotan. Peine perdue puisque ce dernier lui rend et le verre et son alliance pour quitter la scène muni de son chapeau de futur Wanderer.

À l’actif de Valentin Schwarz, reconnaissons tout de même que son concept fonctionne plutôt bien quand les dieux adoptent des comportements humains. Ainsi au deuxième acte, l’affrontement entre Fricka et Wotan devient une très crédible scène de ménage entre une épouse trompée et un mari volage, qui plus est en présence de Hunding venu demander à ses patrons l’autorisation de se venger du même affront. De même, la découverte par Sieglinde et Siegmund de leur amour réciproque prend la forme émouvante d’une rêverie sur leur vie commune et leurs futurs enfants dans leur nouvelle habitation, bonheur simple dont on sait qu’il leur sera refusé. Malheureusement de tels moments sont rares. Pour le reste, Valentin Schwarz se contente de poser des jalons, d’introduire des éléments ou des idées (et il n’en manque pas) mais sans rien en faire, sans les faire évoluer dans sa conception, sans les tisser entre eux en un ensemble cohérent… du moins pour le moment. Trop d’actions parallèles, notamment chez les multiples serviteurs, viennent distraire l’attention. Les décors sont toujours tristement banals, les costumes outrageusement voyants, les lumières sans poésie.

Mais cette fois, la distribution est à la hauteur de la réputation de Bayreuth. Le premier acte tutoie les cimes avec la Sieglinde rayonnante, intensément lyrique et à la puissance phénoménale de , avec le Siegmund d’une clarté vocale, d’une poésie, d’une douceur, d’une fraîcheur quasi enfantine exceptionnelles de , avec la basse profonde, tranchante, décisive de en Hunding. Le Wotan de est tout aussi somptueux. Timbre sombre et aigu acéré, il culmine dans le désespoir et tire les larmes avec des adieux à Brünnhilde déchirants, à genoux, seul en scène, qu’il conclut dans un murmure « So küsst er die Gottheit von dir! / Ainsi le dieu t’enlève ta divinité par un baiser ». Prodigieux. Rappelons qu’il avait dû être remplacé pour ce troisième acte lors de la première série, victime d’une chute d’un fauteuil qui s’était cassé durant le deuxième acte. continue avec bonheur sa Fricka toujours percutante et si parfaitement intelligible. Les Walkyries forment un ensemble bien homogène et tonitruant. Le seul élément contestable est la Brünnhilde d’ qui peine à souder ses trois registres : un aigu en force et entaché d’un large vibrato à la justesse aléatoire, un médium inaudible et un grave assez nettement poitriné.

Tirant profit du fort calibre de cette distribution, ose donner du son, du souffle, de l’ampleur. Les gestes larges de sa direction, visibles par intermittence en reflet sur le décor, en témoignent. Les moments clés et attendus en bénéficient mais c’est toute la soirée qui s’en trouve vitalisée, dramatisée. Très sensible à l’orchestration, il met particulièrement en exergue les interventions si nostalgiques des bois. L’accueil du public est cette fois assez unanimement triomphal, hormis quelques huées éparses pour Brünnhilde et le chef.

Crédits photographiques : © Enrico Nawrath

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