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Un Lohengrin très en voix à Munich

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Munich. Nationaltheater. 3-XII-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Lohengrin, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Kornél Mundruczó ; décors : Monika Pormale ; costumes : Anna Axer Fijalkowska. Avec Mika Kares (Heinrich der Vogler) ; Klaus Florian Vogt (Lohengrin) ; Johanni van Oostrum (Elsa von Brabant) ; Johan Reuter (Friedrich von Telramund) ; Anja Kampe (Ortrud) ; Andrè Schuen (Heerrufer des Königs)… Chœur de l’Opéra de Bavière ; Bayerisches Staatsorchester, direction : François-Xavier Roth

Moins profonde que le spectacle de son compatriote Arpád Schilling à Stuttgart, la mise en scène de ne fait guère mieux qu’illustrer le théâtre offert par Vogt, Kampe, Reuter et les autres.


Il y a treize ans déjà, une nouvelle production de Lohengrin à Munich consacrait le duo indépassable formé par Anja Harteros et Jonas Kaufmann, dans une mise en scène certes anecdotique de Richard Jones, mais avec un impérial Wolfgang Koch en Telramund, et surtout la direction de Kent Nagano, l’une des meilleures de tout son mandat de directeur musical à l’Opéra de Bavière. C’est aujourd’hui à , cinéaste et homme de théâtre, déjà expérimenté à l’opéra, que Serge Dorny a confié l’œuvre ; hélas, pas plus que Jones il ne trouve de piste véritablement convaincante pour donner vie à l’étrange parabole racontée par Wagner. Au cœur de son travail se trouve l’idée d’une communauté, d’un monde fermé et égalitaire sans que même Lohengrin en soit un élément perturbateur : fantasme de sauveur venu du cœur de la communauté, il en est comme une émanation. Au lever du rideau, cette communauté vêtue simplement de blanc attend, répartie sur deux collines surmontées chacune d’un arbre – derrière l’un d’eux se tient prostrée, seule vêtue de noir, Elsa.

Le plus beau de ce spectacle est le traitement du personnage d’Elsa, incarné par , qui remplace avec beaucoup moins de maniérismes Marlis Petersen annoncée initialement. Avec une voix sombre et percutante qui en fait une Kundry plutôt qu’une blonde cousine de Gretchen, la chanteuse est en phase avec la vision traumatique du personnage que développe Mundruczó, dont la direction d’acteurs compense un peu la faiblesse conceptuelle du spectacle. Le contraste entre Ortrud et cette Elsa physiquement contrainte, vulnérable, parfois violente, en devient singulier et stimulant : c’est qui l’incarne ; elle qui a chanté longtemps Senta ou Sieglinde et vient d’aborder Brünnhilde le temps de trois cycles complets à Berlin garde dans la voix une clarté inhabituelle pour ce personnage. Elle compose un personnage ironique, d’une constante mobilité, très différent de la glaçante intrigante incarnée pendant longtemps par Waltraud Meier, mais qui séduit avec une sorte de condescendance chaleureuse. Son partenaire dans le mal, , est tout aussi remarquable, avec une projection exemplaire et une diction limpide, qui en fait tout sauf un méchant d’opérette – lui aussi est conscient de sa supériorité et de ses droits, mais il est plus arrogant que scélérat.

Le phénomène Vogt

a déjà chanté Lohengrin partout dans le monde, de Bayreuth au Met, dans un mémorable désastre londonien, avec les rats de Hans Neuenfels, et même en reprenant le T-shirt bleu du héros dans la mise en scène de Jones à Munich. On l’a donc déjà souvent entendu dans le rôle, peut-être trop souvent, mais rarement aussi en voix que pour cette première, abordant le récit du Graal avec une fraîcheur impeccable, et sans l’insistance un peu laborieuse qui marquait sa diction pendant longtemps. Toute la distribution bénéficie de la direction de , pour ses débuts dans la fosse de l’Opéra de Bavière ; il faut passer outre le prélude de l’acte I, avec des cordes opaques et acides qui inquiètent pour la suite, mais le reste de la soirée se distingue par une efficacité théâtrale qui passe notamment par un soutien très efficace aux chanteurs. Ni le travail du son orchestral, ni le souci des couleurs instrumentales ne sont ici particulièrement frappants, contrairement à Nagano en 2009 ou à Kirill Petrenko dans d’autres opéras de Wagner, mais cette manière de focaliser toute l’attention sur le chant, sans réduire l’orchestre à un rôle de simple accompagnant pour autant, a une grande efficacité.

La beauté des décors du spectacles, l’élégance des lumières, de la gestuelle, la simplicité des costumes, tout cela livre de belles images pour accompagner la musique. Mais cette succession de rituels ne fait guère mieux qu’occuper notre regard : tous ces rituels, avec au premier rang le roi , un peu moins dépassé qu’en roi Marke sur la même scène, sont bien présents dans l’œuvre, mais malgré l’énergie qu’y met le héraut (, exquis Liedersänger, est un luxe absolu), tout ceci ne constitue pas une interprétation. Pourquoi nous raconter cette histoire de salut avorté ? Qui est cette communauté, qu’est-ce qui la travaille, à quoi répond ce sauveur ? On ne le saura pas.

Crédits photographiques : © Wilfried Hösl

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Munich. Nationaltheater. 3-XII-2022. Richard Wagner (1813-1883) : Lohengrin, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Kornél Mundruczó ; décors : Monika Pormale ; costumes : Anna Axer Fijalkowska. Avec Mika Kares (Heinrich der Vogler) ; Klaus Florian Vogt (Lohengrin) ; Johanni van Oostrum (Elsa von Brabant) ; Johan Reuter (Friedrich von Telramund) ; Anja Kampe (Ortrud) ; Andrè Schuen (Heerrufer des Königs)… Chœur de l’Opéra de Bavière ; Bayerisches Staatsorchester, direction : François-Xavier Roth

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