Riccardo Chailly retrouve l’amour avec l’Orchestre de Paris
Après six ans, l’Orchestre de Paris revient dans les bras de Riccardo Chailly pour un programme centré sur les héros shakespeariens Roméo et Juliette, mis en valeur par un chef en grande forme et un ensemble à même de lui fournir une matière sonore pleine de majesté et de concentration.
Constitué de quatre pièces, le programme de Riccardo Chailly avec l’Orchestre de Paris ne s’embarrasse cette année d’aucun soliste ni d’aucun invité. Le chef milanais n’était pas venu diriger la formation depuis février 2020, pour une 9ème Symphonie de Beethoven jouée juste un mois avant le premier confinement dû au Covid-19. Il scelle alors ses retrouvailles dans un programme dédié aux amants les plus célèbres de la littérature, grâce à leur transposition musicale par Tchaïkovski, Prokofiev et Bernstein, avec, offerte comme une lettre d’amour au centre, l’Adagio de Barber.
En soi, le programme pourrait paraître conventionnel. Mais si le poème symphonique de Tchaïkovski a été régulièrement interprété par l’orchestre parisien – dont encore cette année par Klaus Mäkelä – la Suite n°1 de Prokofiev n’avait plus été proposée depuis son entrée au répertoire sous Paavo Järvi en 2012, cette année même où avaient été données pour la dernière fois les Danses symphoniques de West Side Story.
C’est donc avec un véritable intérêt que l’on retrouve le poème russe, gage dès l’introduction à la clarinette solo d’un excellent travail de préparation avec l’orchestre. Car si Chailly est entré d’un pas alerte et le visage souriant sur la scène de la Philharmonie, c’est aussi dans la construction de la matière sonore et par le souffle qu’il insuffle aux musiciens que se ressent sa grande forme physique. En même temps qu’une véritable densité insufflée par des cordes compactes, capables de grands coups dans les tutti, la proposition maintient une fluidité narrative passionnante dans les grands moments. Sans chercher une approche particulièrement romantique, cette interprétation tire tout de même profit de la substance des cordes dans les moments les plus romantiques, et de l’impeccable cor anglais et de la harpe en seconde partie. Car ici, c’est surtout la structure du son recherchée par Chailly qui passionne, comme s’il pouvait tirer de chaque geste exactement ce qu’il voulait faire entendre, avec une bien meilleure efficacité que lors de ses dernières prestations avec l’Orchestra del Teatro alla Scala.
La Suite n°1 de Prokofiev s’appuie sur les mêmes qualités, par un caractère qui profite, là encore dès l’introduction, de la concentration des cordes pour installer un magnifique climat, tandis que les cuivres s’en donnent aussi à cœur joie. La Scène du balcon met en exergue autant les bassons que la première violon Sarah Nemtanu, définitivement à son aise dans son nouvel environnement. Comme la Suite n°2 n’est jamais sollicitée dans ce programme, le thème si célèbre (Égoïste !) des Capulets et Montaigu n’apparaîtra pas. En interprétant uniquement la Suite n°1 dans l’ordre, le maestro prend le temps d’en ralentir les tempi aux premiers morceaux, puis de développer aux cordes un Madrigal relativement rapide, finalement assez similaire à son approche de l’Adagio de Barber en début de seconde partie.
Remarquable, la qualité rythmique de La Mort de Tybalt profite là encore de la densité des cordes (les contrebasses et les violoncelles, à commencer par le premier de Stéphanie Huang) puis de la force exceptionnel du tutti, qu’on pourrait aimer encore plus gras dans ce passage, mais qui parvient à développer une superbe violence dans la compression des attaques, avec un développement martial de grande tenue, superbe aussi par la manière du chef à exploiter la réverbération de la Grande Salle Pierre Boulez. L’Adagio de Barber ensuite est finalement une pièce assez rare pour l’Orchestre de Paris, reprise seulement pour la 4ème fois de son histoire et pour la première fois à la Philharmonie. Et comme attendu, Chailly n’y cherche ni l’aspect sirupeux ni encore moins à grossir l’aspect morbide qu’on y intègre depuis son utilisation dans le film Platoon. Au contraire, de la même façon qu’il aborde l’Adagietto dans la 5ème de Mahler, le chef use d’un tempo relativement allant et d’un son dégraissé, pour s’en servir plutôt comme d’un joli message d’amour.
Les Danses symphoniques de West Side Story de Leonard Bernstein concluent cette deuxième partie américaine de la soirée avec une grande souplesse, où les claquements de doigts puis les cris « Mambo » des musiciens et les ruptures rythmiques associées rappellent avec quelle facilité nos orchestres hexagonaux savent aujourd’hui jouer cette musique. On regrettera juste que le percussionniste à la batterie n’offre pas un style plus jazzie, qui aurait encore mieux permis d’exalter un matériau sonore là encore superbement contrôlé par le chef italien. Après de longs applaudissement, Somewhere est bissée et ressort encore plus mélancolique que dans les danses. Il reste à souhaiter que cette nouvelle déclaration d’amour promette de plus fréquentes rencontres entre Chailly et l’Orchestre de Paris dans les années à venir.











