Krystian Zimerman à Luxembourg, une soirée sans pareille
Salle comble et public enthousiaste pour une soirée qui, comme souvent avec le pianiste, fait naître autant de bonheurs musicaux que de perplexité.

Les pianistes seraient-ils les dernières incarnations du génie romantique ? Le mythe a bien servi dans le monde de la musique, mais son emploi pour les chefs, à l’image de Karajan ou de Kleiber, n’a plus cours aujourd’hui, tant la dérive vers le pouvoir autoritaire qui l’accompagne (les célèbres enregistrements de répétitions où Toscanini abreuve ses musiciens d’injures choisies !) n’est plus admissible aujourd’hui. Mais le grand pianiste, solitaire sur la scène, faisant surgir de son instrument la voix prophétique du compositeur, voilà une incarnation du mythe qui a encore prise sur notre monde actuel. Plus qu’aucun autre, à part peut-être Sokolov, Zimerman est sans doute la meilleure incarnation du mythe aujourd’hui. Le fait que l’affiche du concert ne soit connue qu’en fin d’après-midi dit les choses sans ambiguïté : c’est son nom qui est en vedette, pas celui des compositeurs qui figurent au programme.
On s’en rend compte dès les premières notes de la Sonate n° 21 « Waldstein » de Beethoven : le piano paraît inhabituellement sourd, surtout dans le grave, mais l’oreille s’habitue vite à ces nouveaux paramètres choisis par lui, d’autant que l’acoustique admirable de la Philharmonie de Luxembourg permet à ce choix singulier de résonner pleinement quand bien même le volume sonore d’ensemble s’en trouve réduit : toute l’ampleur orchestrale de l’écriture pianistique est bien là, notamment dans le premier mouvement ; s’il entame le finale à un tempo particulièrement retenu, c’est autant parce que cela lui permet des trésors d’expression poétique que par contraste avec d’autres passages beaucoup plus rapides, avec cette liberté que lui permet naturellement sa virtuosité inentamée.
Viennent ensuite les Impromptus D. 899 de Schubert : on dresse d’autant plus l’oreille que Schubert est au cœur de l’avant-dernier de ses rares récitals discographiques, il y a quasiment dix ans déjà : il va presque de soi que son interprétation bouscule souvent nos habitudes, mais ce qu’il propose ce soir à Luxembourg est beaucoup moins dérangeant que ce qu’il avait alors proposé pour les dernières sonates. La fièvre est toujours là, une manière d’avancer sans jamais se retourner, sans se prélasser dans la beauté du son, lançant jusqu’au vertige les rafales de notes du deuxième impromptu ; pour autant, la lisibilité d’ensemble est beaucoup plus grande, moins perturbée par la séduction de telle ou telle idée singulière sur certains détails de la partition.
La deuxième partie est à peine plus courte, mais elle fait preuve d’une audace bien plus grande dans son choix de programmation : « Fragments de préludes et autres », c’est le titre ; avec huit groupes de deux pièces, à chaque fois une tonalité majeure et sa relative mineure, Zimerman choisit de parcourir un vaste répertoire allant de Bach à Gershwin, en passant notamment par Chopin (4 pièces) et Rachmaninov (3 pièces), sans négliger des noms plus rares, son compatriote Roman Statkowski (qui partage l’ut majeur avec Bach) ou Nikolai Kapustin, et sans oublier la France représentée par Debussy, mais aussi par Franck et Fauré. La présentation sur le programme intrigue, l’écoute ne convainc pas de la pertinence de la démarche, d’autant que les pièces choisies ne sont pas toutes d’une égale inspiration. Les quelques minutes de Chopin rappellent les affinités de Zimerman avec sa musique, sans aucun sentimentalisme (ce qui est d’autant plus précieux que certaines des pièces avec lesquelles elles voisinent, elles, n’en sont pas dépourvues) ; et, même si les pièces choisies sont particulièrement peu rares, on aurait aussi aimé entendre beaucoup plus de ce Bach lumineux, aérien, aristocratique sans aucune pesanteur. On conçoit bien que Zimerman, après ce pot-pourri qui est une sorte de collection de bis possibles, n’offre pas de bis supplémentaire.
Crédit photographique : Krystian Zimerman © Mark Allen /DG
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