L’Histoire de Manon : un retour frénétique à Garnier
L’Histoire de Manon, grande oeuvre opulente de Kenneth MacMillan, revient à l’Opéra Garnier. Dans sa distribution Baulac-Louvet, elle donne à voir des danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris en grande forme pour cette rentrée.
Disons-le d’emblée : après l’entrée au répertoire en 2020 du Mayerling de Kenneth McMillan, son Histoire de Manon nous avait semblé, comparativement, plus souple, plus léger, plus digeste que l’étouffant destin du Prince Rodolphe. Or, rien n’est moins sûr.
Pour cette huitième reprise depuis sa légendaire entrée au répertoire de l’Opéra en 1990 (avec des Etoiles nommées Guillem, Loudières, de Vulpian, Pietragalla, Legris, Hilaire ou Belarbi..), on peut constater à quel point cette œuvre, pourtant majeure, s’avère à la fois laborieuse dans sa chorégraphie et opulente dans sa scénographie et ses costumes et décors signés Georgiadis, fruits d’un superbe travail des ateliers de l’Opéra de Paris.
Tout est frénétiquement excessif, dans cette obsession des tours en dedans pour les solos masculins, dans ces montrés de jambes, frétillements et gloussements pour les filles façon maisons closes, qui ne suscitent plus aujourd’hui de sourires. Il est d’ailleurs intéressant de voir que le public n’applaudit que poliment à des variations dont la difficulté devraient pourtant susciter l’admiration. Sans doute parce qu’elles jettent un plus grand malaise dans le monde d’aujourd’hui, et qu’elles sont redondantes au fil des actes. On s’aperçoit aussi que si l’on a beaucoup accusé Rudolf Noureev de frénésie chorégraphique, on voit mieux d’où vient son influence. MacMillan avait créé pour lui son Roméo et Juliette en 1965 (plus épuré) et sa direction du Royal Ballet (avec la création de Manon en 1974) est concomitante de la grande période londonienne de Noureev.
Cette Histoire de Manon tirée de l’œuvre de l’abbé Prévost montre bien – et non sans insistance – la question du rapport de classes dans la France du XVIIIe siècle. Le premier acte distribue d’emblée les rôles, par ordre croissant dans l’échelle sociale : nous verrons donc des mendiants, des prostituées, des courtisanes et des gentilshommes. Ces derniers (dotés de belles variations classiques pour l’excellent trio Enzo Saugar, Daniel Stokes, Alexander Maryianowski) regardent celles-ci avec gourmandise et ceux-là avec mépris. Les prostituées en perruques foutraques et aux physiques disparates se dandinent à grand renfort de sourires aguicheurs tandis que les mendiants courbent l’échine, mais sont malins. Les aristocrates, eux, se tiennent bien droits, noblesse oblige.

Or, ce sont ces clichés, chorégraphico-sociaux que va mettre à mal le trio de l’histoire : Manon va monter dans le carrosse de l’ascension sociale en frayant avec monsieur de GM, Lescaut son frère va jouer les malsains intermédiaires, et Des Grieux, âme sensible et parfaite, sera un prince Albrecht qui serait devenu sincère. Ils sont le zoom social de MacMillan, le cas d’étude de personnages déviants car brisant les conventions. Même leurs couleurs de costumes diffèrent du beau dégradé rouge-orangé des autres protagonistes, afin de bien nous le faire comprendre. Manon arrive, toute naïve dans sa robe bleue Nattier avant de se voir offrir de la joaillerie et une luxueuse robe noire comme son destin, Lescaut a la noirceur du corbeau et Des Grieux est, évidemment, en blanc virginal. Tout cela a le mérite de la clarté, mais n’aide pas à trouver dans ce ballet de MacMillan une finesse à la française. D’autant que les effets de groupe (comme pour bien illustrer les pressions sociales) sont incessants et obligent à porter le regard partout, en permanence. Ils permettent néanmoins de constater que le corps de ballet, pour ce début de saison, est très en forme. Bien coachés dans les ensembles, les danseurs sont aussi très à leur place dans les différentes assignations à leurs personnages. Les filles notamment, s’emparent avec justesse et facilité – et ce n’est pas évident pour de jeunes danseuses classiques – de leurs rôles de prostituées.
C’est là, la force qu’il faut voir dans cette « Manon » : le chorégraphe y donne aux danseurs une magnifique occasion d’interpréter un personnage. On pensait voir Bleuenn Battistoni et le grand espoir Lorenzo Lelli, mais la jeune étoile s’est blessée, et un autre couple a été trouvé dans la journée pour les remplacer au pied levé : Léonore Baulac et Germain Louvet. Deux étoiles confirmées, même si Léonore Baulac n’a dansé Manon que quatre soirs en 2023 et si Des Grieux était une prise de rôle pour Germain Louvet. MacMillan a un sens du théâtre absolument magistral, même s’il est souvent excessif. Ainsi en est-il des ensembles, de Lescaut, mais aussi de sa maîtresse (Silvia Saint Martin), triomphante diva qui minaude et lève ses jupons, mais qui n’est qu’un prétexte à un bon second rôle.
Lescaut n’est pas un petit filou, c’est un répugnant maquereau exploitant sa sœur. Il y a de l’inceste sous-jacent dans ce lien. Il faut en tenir compte dans son interprétation. Et c’est là qu’Antoine Kirscher passe à côté du personnage. Il en fait un beau gosse un peu écervelé, un bourgeois qui voudrait être un Onéguine (alors qu’il n’est qu’un garde) et vrille en Basilio de luxe tentant de séduire l’aristocratie parisienne, manquant autant d’autorité que d’ambiguïté. Avant d’être un rôle, Lescaut a une fonction : celle d’entremetteur entre rapports de classe, tout au long d’un ballet qui ne parle que de cela. Dans son grand solo de l’ivresse où il perd pied, il est censé devenir un pochetron ivre mort faisant rire malgré lui parce qu’il titube dangereusement (ce qui est un comble pour un danseur), or il fait plutôt penser ici à un jeune homme gentiment éméché. Il faut avoir vu Kader Belarbi, lors de l’entrée au répertoire de ce ballet en 1990, inénarrable et prenant tous les risques dans cette scène, pour comprendre ce que ce personnage tellement riche peut avoir de pervers et de pathétique à la fois.
En Monsieur de GM, Florimond Lorieux incarne le personnage de façon remarquable : long visage anguleux portant bien la perruque et l’habit, regard de sphynx condescendant, brutalité du geste, on comprend tout de suite, qu’il cherchera à avoir la main sur Manon.
Elle, peut être jouée de mille manières. Maligne, meneuse, ambitieuse ou bien victime, Manon est de ces personnages que l’on pourra étudier durant toute sa vie de danseuse, et ce n’est pas vain que de l’aborder jeune. Léonore Baulac reprend ce rôle et elle est très convaincante en victime totalement naïve et perdue. Elle était jeune fille, Juliette éperdue en rencontrant Des Grieux, elle devient objet sexuel en dix minutes. Il faut faire vite. La scène du manteau est le moment de bascule que Léonore Baulac montre très finement. Ce manteau d’hermine offert par monsieur de GM n’est pas, selon elle, une victoire, ni un trophée. C’est un fardeau. Celui de la soumission.L’on voit bien, à la manière dont elle baisse la tête, et l’accepte lentement, comme Juliette se résout à porter sa robe de mariage. Et lorsqu’elle passe de mains en mains d’hommes avides, Baulac n’est pas victorieuse comme avait pu le montrer Aurélie Dupont, elle est ailleurs, partie sans le comprendre dans un monde qui ne sera jamais le sien.
Elle a donc oublié Des Grieux, ce beau jeune homme très bien incarné par Germain Louvet. Le rôle sied à ce danseur au physique si romantique. Et s’il n’a pas la même justesse de finition d’un Mathieu Ganio, s’il cherche encore les bonnes positions de mains pour certains portés, il a la grâce, et l’émotion non feinte, notamment dans les deux fameux pas de deux de la chambre, d’une grande pureté de style.Théâtralisant ses personnages même lorsqu’il ne les danse pas, on le suit attentivement, lorsqu’au 2ème acte, Manon est le centre de toutes les convoitises. Comment réagit-il ? Que devient-il ? Va-t-il ou non cesser cette humiliation, comme le fait Lenski dans Onéguine, (dont MacMillan s’est forcément inspiré) ?
Le troisième acte, où Manon (en haillons et cheveux courts) et Des Grieux sont envoyés au bagne en Amérique, n’est pas commode pour nos deux héros. Car il faut habiter ces nouveaux lieux. Des Grieux n’a pas l’étoffe d’un tueur et pourtant, c’est ce qu’il va devoir être : leur fuite vers une mangrove (concrétisée par une curieuse pluie de cordes) oblige à finir sur un duo de mort qui, bien que long, se doit d’être bouleversant. Guillem et Hilaire nous avaient tiré des larmes. Baulac et Louvet nous émeuvent.












