Éditos

Jouons à … perdu de vue

Très récemment, l’éditorial de janvier 2007 de la revue L’éducation musicale m’a fait sursauter. Le voici, dans son intégralité* :

La sottise ordinaire

Un certain Philippe Barret, que l’on dit Inspecteur Général de l’Education nationale (groupe « Etablissements & vie scolaire »), ne vient-il pas de publier ce qu’il espérait être un brûlot, La République et l’école (Fayard, 11 septembre 2006) ! Pitoyable vesse, au demeurant…

Mais émise dans un style bien personnel : « A-t-on jamais vu quiconque qui ait pris goût à la musique, soit pour l’écouter comme simple mélomane, soit pour la pratiquer en amateur – ne parlons pas des professionnels ! -, qu’il s’agisse du piano ou du violon classique, de la guitare électrique ou de la batterie, grâce à l’enseignement de l’Education nationale ? Personne ne l’a jamais vu. […] Il en est de même du dessin. […] Un honnête flûtiste, un pianiste moyen est mieux à même de faire partager sa passion qu’un brillant agrégé de musique. Confier cette responsabilité aux collectivités locales, c’est avoir l’assurance qu’on mobilisera plus de moyens, plus de compétences, plus de forces adéquates à la tâche » (p. 103-104).

Tout cela ne tirerait pas à conséquence s’il ne s’agissait d’un propos émanant du « sérail ». C’est, en effet, la première fois qu’un membre de la nomenklatura grenelloise – serait-il chevènementiste – émet des considérations jusqu’ici réservées à quelques mercantis ignares ou malintentionnés. Comment le corps d’inspection de l’Education nationale, naguère fleuron de la République, peut-il accueillir en son sein des gens capables d’exprimer pareilles stupidités ? Sachant que le gredin s’en prend en outre, bille en tête, à l’éducation physique et sportive … Il n’est pas un seul élève, étudiant ou professeur qui n’en demeurerait confondu !

Francis Cousté pour L’éducation musicale

Allons bon ! moi qui ai eu le mauvais goût de commencer ma biographie pour Resmusica par : « Catherine Scholler a découvert la musique a l’âge de douze ans, par la grâce d’un professeur de collège… » je ne savais pas que j’étais unique au monde ! Me serais-je laissée abuser, attirer par le chant des sirènes d’un « brillant agrégé » ? Déjà que l’image d’Epinal du professeur d’éducation musicale, peu reluisante, n’a pas gagné en superbe avec une publicité pour barre chocolatée, cette publication chez Fayard – donc sous un certain vernis culturel – ne va pas arranger les choses.

Je lis aussi la biographie de notre correspondant québécois, Jacques Hétu : « Jacques Hétu est professeur de français dans une école au Québec. Depuis plusieurs années, dans le cadre d’un programme éducatif offert par l’Opéra de Montréal, il participe activement à faire connaître l’art lyrique auprès des étudiants… » En voilà un « brillant agrégé » qui se la coule douce à se promener à l’opéra avec une trentaine d’élèves, sûrement sages et disciplinés, au lieu de leur apprendre le français ! Et que dire de Valéry Fleurquin, qui pousse le vice jusqu’à faire interviewer des musiciens par ses élèves ! Je pense également avec tristesse à notre directeur de publication, Maxime Kapriélian, certes brillant, mais pas encore agrégé, quoique membre du syndicat de la critique « professeur certifié d’éducation musicale, [qui] enseigne actuellement au lycée-collège Carnot » qui doit se sentir bien frustré d’être dans l’incapacité de donner le moindre début de goût à la musique à ses chères têtes blondes, perdu qu’il est dans ses hautes sphères. Ainsi que nos collaborateurs Edouard Bailly, Aria Florent, Nila Djadavjee, Pierre Gadeau, Frédéric Platzer, …

Je pense aux professeurs de musique de mes enfants pendant leurs années de collège. Certains étaient assez folkloriques, l’un d’entre eux était même une caricature du « curé chantant » du film La vie est un long fleuve tranquille, on ne peut pas dire que la pratique intensive de la flûte à bec pendant une heure par semaine, ou le visionnage méthodique de La Mélodie du Bonheur ait développé chez mes rejetons un fort désir de continuer dans la voie musicale, mais ils avaient chez eux largement de quoi favoriser leur découverte de la musique, et c’est bien là le fond du problème. Car si l’Education nationale, gratuite, laïque et tant bien que mal égalitaire, ne dispensait pas un accès, même minime, même sans beaucoup de moyens financiers, à tous sans exception, comment se perpétuerait l’initiation ? Par génération spontanée ? Ou bien seul les enfants de mélomanes et de musiciens auraient-ils accès à l’apprentissage musical ?

Confier la responsabilité aux collectivités locales, qui auraient « plus de moyens et plus de compétences » ? Tout dépend des collectivités… et cela élargira automatiquement le clivage entre communes riches et communes pauvres. La preuve en est de l’offre des musiciens intervenants en primaire, rémunérés par les municipalités – quand elle peuvent ou veulent le faire. Et quand bien même, quelles familles feront la démarche spontanée d’inscrire leurs enfants au conservatoire ( 2% des élèves en age d’être scolarisé – 6 à 16 ans – sont inscrits en école de musique) ? La musique devrait-elle rester confinée dans une sphère familiale de pros, et/ou aisée ?

Je ne suis pas le fruit d’une génération spontanée. Mes parents n’étaient ni musiciens, ni mélomanes. Tout au plus entendais-je, résignée, des extraits de Carmen ou de La mort d’Isolde dans les coffrets de sélection du Reader Digest sur l’électrophone, le dimanche matin, quand mon père passait l’aspirateur dans notre appartement d’une cité des « banlieues rouges ». Tout ça pour dire que nous n’étions pas riches non plus. J’ai été amenée à la musique par un simple professeur de collège, à qui je voudrais, pour le premier éditorial de l’année, rendre hommage. Monsieur Alain Galissaire, qui êtes probablement en retraite à l’heure actuelle, sans vous, sans votre énergie, sans votre charisme, je ne serais pas rédactrice en chef de Resmusica, pas plus que mon amie Annick ne serait webmastrice de i-musique. com et instrumentiste dans diverses formations de jazz et de musique traditionnelle, ni que mon « amoureux » de l’époque, Pascal, ne serait chef de chœur dans l’Est de la France, et tous les autres que j’ai perdu de vue … Où que vous soyez, je vous offre, au nom de tous, nos remerciements les plus profonds.

Je souhaite également bon courage à tous les professeurs de musique de France et du monde, et une excellente année 2007 aux lecteurs de Resmusica !

* avec l’aimable autorisation de la rédaction de l’Education Musicale.

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