Séduisante découverte du pansori coréen à Montpellier
Entre deux représentations du Don Giovanni vu par Agnès Jaoui, l'Opéra de Montpellier ouvre les yeux de son public sur une autre forme d'opéra : le pansori.
Né au cœur du XVIIe siècle en Corée, le pansori est un opéra ne ressemblant à rien de connu sous les latitudes occidentales : un seul instrumentiste (le tambour soribuk), un seul interprète (le sorikkun) interprétant tous les rôles d'une narration d'un minimum de trois heures d'horloge !
En introduction à la représentation, Hervé Pejaudier (professeur, comédien, metteur en scène, écrivain et traducteur), référence du pansori coréen depuis un quart de siècle avec sa compagne You Mee Han, raconte la naissance d'une typologie vocale quasi chamanique modelée sur le chant de la Nature (torrents, cascades…) : raucité, allongement des voyelles, largeur de l'ambitus sont les caractéristiques d'un chant voulant couvrir le spectre des sentiments de tout un peuple. Sa configuration spartiate en fait un art aisément transportable. Le pansori s'exportait de village en village, de cour de ferme en place de marché, les spectateurs étant même conviés à joindre leurs propres exclamations à celles du joueur de soribuk au fil de récits mettant en scène des personnages “aux prises avec le destin”. Une seule voix pour toucher le collectif.
Après avoir perdu de sa popularité au XXe siècle, le pansori a survécu. Transmis de maître à disciple, il fait aujourd'hui figure de symbole patrimonial. D'un répertoire au départ conséquent subsistent cinq titres phares. C'est autour du plus ancien, qui est aussi le plus long d'entre eux (Chunhyang-ga) que s'articule cette représentation.
Chunhyang-ga narre les amours contrariées de la fille d'une courtisane et d'un noble. Rien de bien nouveau pour les oreilles occidentales familières du syndrome du prince et de la bergère. Chunhyang-ga offre de surcroît, et peut-être surtout, l'occasion de compatir au quotidien difficile de tout un peuple via ses personnages : outre les amants, une courtisane, un serviteur espiègle, un magistrat corrompu. Des huit heures originelles du pansori le plus célèbre de Corée, Montpellier propose une version réduite à 45 minutes (sept numéros, sans la fin heureuse prévue), très pédagogiquement précédée de quatre très beaux chants anciens dans le style pansori.
Comme pressé d'entrer dans le vif du sujet, Ko Yeong-yeol fait taire les applaudissements saluant son entrée (et celle de ses musiciens Lee Gyu-jae à la flûte et au daegum, Kim Jae-ha au soribuk). Quelle surprise pour l'auditeur, qui s'est préparé à un récital aussi exigeant que ceux de l'Opéra de Pékin après avoir entendu la voix nue du chanteur exposer le style pansori, lorsqu'au bout de deux minutes, Ko Yeong-yeol se dirige vers son piano à queue pour en tirer des sons qui évoquent immédiatement les harmonies debussystes de Ryuichi Sakamoto (réminiscences de Merry Christmas Mister Lawrence), le pentatonisme subtil de Joe Hisaichi (star absolue en Corée), avant de glisser vers des épanchements carrément jazzy et bluesy. Du pansori on n'appréhendera effectivement que la voix, avant d'apprendre, sans étonnement, que Ko Yeong-yeol, pour l'heure le seul à mêler au pansori traditionnel le piano byeongchang et ses harmonies occidentales, est lui aussi très populaire dans son pays.
Dès la première pièce l'auditoire tombe sous le charme de la musique et de son interprète. Sous les “estampes coréennes” de musées coréens et les clichés du photographe Pape San, chaque morceau recueille les plus vifs applaudissements, les trois bis compris, dont Ariran, chant de plus d'un demi-millénaire d'âge, encore chantable par les deux Corée, ce qui en fait un quasi second hymne national. Même si la séduction de l'universalisme musical pratiqué par Ko Yeong-yeol s'avère plus relative pour les tenants du pansori traditionnel (lequel, il faut le rappeler, ne dédaignait pas l'improvisation), elle fonctionne à plein régime jusqu'au dernier bis, de surcroît chanté en français : Les Feuilles mortes du tandem Kosma/Prévert. S'adressant parfois à son auditoire entre les pièces dans un touchant français, l'interprète tient à exprimer sa joie d'avoir parcouru plus de 9 000 kilomètres pour faire connaître le pansori.
On dit la Corée très francophile. À Montpellier la France le lui rend bien qui reçoit en plein cœur cette expression du cri d'un peuple comparé à « la cire s'écoulant lentement d'une bougie »: une des plus belles images littéraires de cette soirée importante intitulée Le Feu et les larmes. Comme Yeong-yeol le souhaitait, ambassadeur du “lien entre passé et présent, entre la Corée et le reste du monde”, cette soirée accompagnera le public bien après la dernière note.
















