Lea Desandre et Thomas Dunford à Dijon : nous deux
Telles des vedettes de la pop se produisant dans des salles de plus en plus vastes, c'est, après l'Opéra du Rhin, à l'Auditorium de Dijon que Lea Desandre et Thomas Dunford poursuivent leur Idylle musicale.
On n'aurait jamais imaginé une des mezzos et un des luthistes les plus attachants de l'époque devoir affronter seuls les 1 611 places de l'immense vaisseau dijonnais. En 2022 c'est d'ailleurs dans l'écrin plus intime (692 fauteuils) du Grand Théâtre de Dijon qu'ils s'étaient produits en compagnie de leur Ensemble Jupiter pour un programme autrement moins intimiste que celui d'Idylle.
Idylle vise le survol amoureux de trois siècles de musique (« en amour les problèmes restent les mêmes quelle que soit l'époque », prévient en philosophe Thomas Dunford), la nôtre comprise. Ceux qui avouent vibrer autant à Gainsbourg qu'à Wagner ne peuvent que saluer la noble ambition qui consiste à traiter d'égales à égales pièces populaires et savantes, de temps révolus et d'aujourd'hui. Les unes et les autres étant liées par une fondation commune (la basse obstinée), la démonstration des deux interprètes fait mouche, d'Honoré d'Ambruys à Barbara. Entendre « la longue dame brune » ou Françoise Hardy accompagnées au luth achève de dissiper le moindre doute. Cette reconnaissance envers et contre toutes les chapelles est le premier bonheur de la soirée. À l'instar d'Anne-Sophie Von Otter osant Quelque chose de Tennessee, de Michel Berger, Lea Desandre ose un Premier bonheur du jour de Françoise Hardy parfaitement serti entre les tubes absolus de Reynaldo Hahn (A Chloris), Marc-Antoine Charpentier (Sans frayeur dans un bois), Erik Satie (Gnossienne n°1 merveilleusement arabisée par les 14 cordes du luth qui tient à rappeler sa filiation avec l'oud) ou Michel Lambert (Ma bergère est tendre et fidèle, Vos mépris chaque jour).
Le programme du récital (né, raconte Léa Desandre, du plaisir pris à certains bis de concerts passés) reprend pièce pour pièce le déroulé de l'enregistrement Erato sorti en 2023, même le Mes longs cheveux descendent de Mélisande. Pieds nus, sobrement vêtue de velours noir, Lea Desandre dispense ses couleurs naturelles et tranquilles, sa merveilleuse diction. On en dira autant du luth inventif de Thomas Dunford, roi des enchaînements et des intros. Lui en bienveillant merle siffleur de passage sur Auprès du feu on fait l'amour, elle en chien de berger dévoué sur Ma bergère est tendre et fidèle : le tandem n'engendre pas la mélancolie. J'ai deux amants de Messager et Amours divins ! d'Offenbach, un brin incongrus, semblent faire figures de rôles de composition dans cette soirée aux allures de rêve éveillé, d'un calme à des années-lumière du bruit et de la fureur du monde.
Mais comme on le redoutait, Lea Desandre et Thomas Dunford ne l'emportent pas tout à fait dans ce combat de David (le son) contre Goliath (l'acoustique), l'appréhension des textes parlés restant problématique sur la durée du concert au-delà de la dixième rangée de fauteuils, les autres ayant tenté en vain de capter l'humour en liberté des deux artistes : « On aime aimer, même si ce n'est pas facile », « Il y a des chiens qui ont de la chance… », ou Satie présenté en baume providentiel en cas de « semaine chargée »… C'est d'ailleurs des spectateurs privilégiés du devant que surgit, à la fin, et à la surprise générale, une improvisation de ban bourguignon (!) à laquelle se joignent, gestuelle comprise, les deux artistes médusés autant qu'amusés par cet accueil, de leur propre aveu, inédit pour eux. Il est vrai qu'auparavant, dans la foulée d'un extrait du Huitième livre de madrigaux de Monteverdi où Lea Desandre avait rappelé la virtuosité dont elle est aussi capable, et avant un apaisant Ombra mai fu conclusif, Thomas Dunford a eu légitimement envie de briser le quatrième mur en apprenant la basse obstinée à toute la salle, sa complice reprenant ensuite par-dessus une chaconne chantée à quatre voix par un auditoire bien présent, l'irrésistible mélodie de Vos mépris chaque jour.
Crédit photographique : © Warner Classics / Julien Benhamou
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