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Dijon. Grand Théâtre. 12-XI-2022. Amazone. Œuvres de Francesco Provenzale (1624-1704), Francesco Cavalli (1602-1676), Giovanni Buonaventura Viviani (1638-c. 1693), Giuseppe De Bottis (1678-1753), Georg Caspar Schürmann (1672/3-1751), Carlo Pallavicino (c. 1630-1688), André Danican Philidor (1652-1730), André Cardinal Destouches (1672-1749), Marin Marais (1656-1728), Antonio Vivaldi (1678-1741). Lea Desandre, mezzo-soprano. Ensemble Jupiter, direction musicale : Thomas Dunford

emmène son fougueux Jupiter dans le sillage d’une magnétique amazone nommée .Qui eût parié, en 2015, lorsqu’au cœur du Jardin des Voix, apparurent son sage minois et son timbre délicat, que briguerait sept années plus tard la couronne de la Reine des amazones ? De moult productions lyriques entre Paris et Salzbourg à une discographie immédiatement convaincante, tout est allé très vite pour la jeune mezzo franco-italienne. Mais ce qui lui est arrivé de plus notable est très certainement d’avoir été à la bonne place au bon moment, celui de la création, en 2018, de l’ensemble Jupiter par l’instrumentiste ayant plus d’une corde à son luth : . Jupiter, dont la plupart des membres sont des solistes déjà reconnus, réunit les doigts de la jeune crème baroque du moment : Jean Rondeau, Théotime Langlois de Swarte, Myriam Rignol… Un véritable caravansérail d’une vingtaine de pointures appelées à se relayer d’un projet l’autre. Ce soir, dans l’intime Grand théâtre de Dijon, neuf d’entre eux prolongent autour de Lea Desandre la réussite unanimement saluée d’Amazone, le second disque de Jupiter.

C’est Yannis François, danseur et chanteur, qui, inspiré par le potentiel de celle qui fut sa collègue sur Alcyone, et probablement par un air du temps qui remet en cause des siècles d’omnipotences masculines, a eu l’idée de déterrer des oubliettes de l’histoire de la musique quelques perles italiennes et françaises dévolues au thème de l’amazone, une personnalité mythologique souvent moquée, bien que du quotidien de plus d’un super-héros, d’Hercule à Alexandre le Grand, mais tout à fait à sa place dans la mythologie en transformation d’aujourd’hui.

Sous les auspices du târ de Keyvan Chemirani, c’est donc par un éclat de rire que commence la soirée : celui, mis en musique par , d’un jeune page découvrant une île peuplée d’amazones (« Je ne peux m’empêcher de rire en voyant les femmes changées en hommes »). Lea Desandre donne ainsi le ton d’un programme intelligemment conçu autour de pléthore d’inédits : Philidor, Destouches, mais plus encore Viviani, Pallavicino, Schürmann, De Bottis. Pour tous, cette jeune cantatrice qui n’a pas froid aux yeux dans sa longue robe jaune à bustier, montée sur talons crème, se balançant sur l’irrésistible de quelques introductions, tournant le dos à son public pour admirer ses musiciens le temps de quelques sinfonias et ouvertures (Cavalli, Vivaldi), se révèle une ambassadrice de premier ordre.

N’hésitant pas à joindre la parole à la note, Lea Desandre nous présente de nouvelles héroïnes à suivre : la Mitilène de De Bottis, la Martésie de Destouches. Une alternance de plaintes et d’exhortations à la lutte, conduite avec un égal bonheur. L’émotion dégagée par les lamenti, l’aisance de la vocalise, l’articulation, l’humour, les disques-concepts pensés, cela convoque forcément quelques souvenirs : notre « jeune Bartoli » étonne également lorsqu’elle se mesure à son illustre aînée sur le très beau Onde chiare che sussurate de l’Ercole su’l Termodonte de Vivaldi, ou qu’elle permet à son ambitus de mezzo-soprano une échappée belle à la Sabine Devieilhe.

Lea Desandre est venue sans Cecilia, Véronique et William, invités de luxe de l’enregistrement Erato. L’effectif orchestral est renouvelé de moitié : les flûtes n’ont pas fait le voyage, et si l’on retrouve Salomé Gasselin à la viole de gambe, Jérôme Van Waerbecke à l’alto, Cyril Poulet au violoncelle et Hugo Abraham à la contrebasse, Violaine Cochard remplace Jean Rondeau au clavecin et à l’orgue. La relève du côté du premier violon (Louise Ayrton et son osmose avec celui d’Augusta McKay Lodge affichant une pureté assez confondante) donne également une idée de la puissance de feu de Jupiter, à laquelle le verbe facétieux de Thomas Dunford apporte le contrepoint d’une convivialité s’apparentant à celle d’une « bande de potes ». Ce qui n’empêche pas son toucher à nu, orchestré de pizzicati et de percussion, de donner une seconde jeunesse, après l’avoir volé à la viole de gambe originelle, à L’Amériquaine de , extraite de sa Suitte d’un goût étranger : assurément le « tube » de la soirée.

La brièveté du concert (1H05) est tempérée par deux bis qui ont tout d’un vrai finale. Le premier, sur un texte d’Eric Orsenna et une musique sublime de Thomas Dunford, s’intitule Amazones (cette fois au pluriel) : un manifeste écologique de deux trop petites minutes, gorgé d’émotion, à se repasser en boucle, faisant mouche autant par son inspiration au plus haut niveau que par l’urgence paisible de son message (« Les arbres brûlent… La cendre gagne… La Terre est notre royaume »). Puis We are the ocean, de la même aune musicale, quant à elle plus proche des Beatles que de Purcell, composé par Thomas Dunford et Hugo Abraham, fredonné en duo par les deux vedettes de la soirée, que le directeur musical de Jupiter allonge à l’envi pour présenter de façon hilarante, à la manière d’un concert rock, chacun de ses musiciens. We are the ocean, en rappelant que chacune des gouttes que nous sommes forme un océan, chante la chance d’être ensemble. We are the ocean. Each one a drop. Ce sera le dernier mot adressé à d’autres amazones : nous.

Crédits photographiques : © Julien Benhamou

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Dijon. Grand Théâtre. 12-XI-2022. Amazone. Œuvres de Francesco Provenzale (1624-1704), Francesco Cavalli (1602-1676), Giovanni Buonaventura Viviani (1638-c. 1693), Giuseppe De Bottis (1678-1753), Georg Caspar Schürmann (1672/3-1751), Carlo Pallavicino (c. 1630-1688), André Danican Philidor (1652-1730), André Cardinal Destouches (1672-1749), Marin Marais (1656-1728), Antonio Vivaldi (1678-1741). Lea Desandre, mezzo-soprano. Ensemble Jupiter, direction musicale : Thomas Dunford

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