Les symphonies de Martinů par Jakub Hrůša : une référence moderne
Superbement enregistrée, cette nouvelle intégrale des symphonies de Bohuslav Martinů s’inscrit en haut d’une discographie à laquelle il manquait une version de référence. Il est temps de redécouvrir les étrangetés sonores et luxuriantes de l’œuvre magistrale du compositeur tchèque.
La musique symphonique de Martinů n’a guère intéressé les orchestres français alors que le compositeur considéra notre pays comme sa seconde patrie ! Il est probable que la programmation de sa musique représente une prise de risques trop grande et que « le temps » du musicien n’est pas encore venu presque sept décennies après sa disparition. La Symphonie n° 6 “Fantaisies symphoniques” qui demeure pourtant la plus connue du cycle n’a bénéficié depuis plus de dix ans, que d’une ou deux interprétations par un orchestre français…
Il est vrai que l’œuvre de Martinů (399 opus dont 14 opéras et 17 ballets) reste inclassable : considérée d’essence néoclassique – ce qui est en grande partie inexact – elle revendique une filiation tchèque (Dvořák et Janáček) et des influences majeures, notamment de Debussy, Ravel, Roussel, Honegger et Stravinsky. Martinů qui se passionna pour d’autres arts (le cinéma) et techniques (radio, télévision et électroacoustique) fonda entre les deux guerres, l’Ecole de Paris. Elle réunit des exilés d’Europe centrale. Au lendemain du conflit, le musicien, adversaire de l’avant-garde, s’exclut de facto (à l’instar du polonais Alexandre Tansman), des circuits internationaux de diffusion.
De fait, sa musique fut avant tout portée par des interprètes tchèques ou des chefs qui dirigèrent des formations pragoises : Philharmonie Tchèque, Orchestre de la radio de Prague et Orchestre symphonique de Bamberg, ce dernier ayant été fondé en 1946 par une majorité de musiciens tchèques exilés. La présente édition dirigée par Jakub Hrůša supplante sans conteste une dizaine d’intégrales dirigées respectivement par Arthur Fagen, Claus Peter Flor, Neeme Järvi, Jiří Bĕlohlávek, Vladimír Válek (Supraphon), Cornelius Meister, Bryden Thomson et Vaclav Neumann. Certaines symphonies disposent toutefois de versions “historiques” notamment sous les baguettes de Karel Ančerl (n° 3, 6), Rafaël Kubelik (n° 4) et Charles Munch (n° 6).
Les six symphonies furent composées entre 1942 et 1953. Martinů arriva aux Etats-Unis le 31 mars 1941. Engagé comme professeur par les plus grandes universités américaines, il connut rapidement le succès en tant que compositeur. Grâce au soutien de la fondation Koussevitzky, il acheva sa Symphonie n° 1 pour son 52e anniversaire. Ormandy, Koussevitzky, Munch, Rodzinski et Szell mirent leur orchestre à sa disposition. Les symphonies devinrent d’impressionnants carnets d’exil et de guerre jusqu’à l’espoir d’une vie meilleure et d’un retour en Tchécoslovaquie. Une pure illusion.
La très belle prise de son Deutsche Grammophon magnifie le lyrisme et les dynamiques remarquables de l’écriture de Martinů. Cette musique que l’on juge parfois surchargée resplendit comme jamais et, pour la première fois, tous les détails d’une orchestration luxuriante sont audibles. Hrůša trouve l’équilibre idéal entre les expressions de la sérénité et de la mélancolie, de la révolte et de l’optimisme. Il joue en permanence de la mobilité des rythmes, imbrique les danses, et assure une narration logique aux six opus. Ainsi, on perçoit un mouvement général allant de la noirceur des premières symphonies à un hymne saluant la liberté retrouvée. Hrůša évite tous les épanchements romantiques “néo-mahlériens” ainsi que les allusions forcées à Dvořák et Janáček. Il clarifie les masses sonores tournoyantes qui donnent l’impression d’aspirer les phrases musicales. La sensualité de cette musique, sa dimension pastorale nous sont pleinement révélées.
Espérons que cet album soit un outil de promotion efficace pour mieux faire connaître la musique du compositeur et qu’elle soit, enfin, plus largement diffusée en France.















