Un pastiche réussi pour Hotel Metamorphosis de Gianluca Capuano et Barrie Kosky
L’opéra écrit à trois mains avec le chef d’orchestre Gianluca Capuano, le metteur en scène Barrie Kosky, et le dramaturge Olaf A. Schmitt mêle musiques de Vivaldi et Métamorphoses d’Ovide. Un pastiche inventif porté par un casting de haut vol.
Forme populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles, le goût du pastiche est revenu à la mode depuis plusieurs années déjà, sur scène et en disque, avec les réussites que l’on connaît : le pasticcio verdien Rivoluzione e Nostalgia de La Monnaie (2024) et ses deux soirées « Bastarda » en 2023, la Cappella Mediterranea avec son Amore siciliano (clef ResMusica, 2024), la fresque florentine Stravaganza d’amore ! de Pygmalion (Clef d’or ResMusica, 2017), L’Affaire Tailleferre de Christophe Rousset sur la scène de Limoges (2014)…
La démarche proposée dans le cadre du Festival de Salzbourg d’un nouvel ouvrage lyrique composé de plusieurs extraits de pièces de Vivaldi (opéras, oratorio, concertos et pièces sacrées, avec une incursion de pages de Corelli et de Giacomelli au dernier tableau), du texte d’Ovide traduit en allemand, et, au prologue, de quatre poèmes de Rainer Maria Rilke (1875-1926), n’est donc pas nouvelle, mais cette production est loin de manquer de créativité ni d’humour : brillant !
En guise de fil rouge, la célèbre actrice Angela Winkler, silhouette androgyne qui questionne immédiatement, par sa seule présence, la notion de genre en prenant les traits d’Orphée (tout comme les sublimes costumes des danseurs que l’on découvrira par la suite créés par Klaus Bruns). Le déroulement de la suite de l’opéra sous la forme de rêves du héros nous semble artificiel et peu opportun, le spectateur se laissant facilement embarquer dans la succession de ces quatre instants de vie (mythologiques tout de même !) grâce à l’idée d’une chambre d’hôtel en guise de décor où les clients se succèdent. Prendre Orphée comme un simple narrateur et non le protagoniste principal, rapproche ce nouveau concept au plus près des codes de la fable, plus immédiats dans le cadre des Métamorphoses. La touche fantastique est parfaitement respectée, entre une Eurydice (Cecilia Bartoli) qui se fait happer par le lit king size, un arbre tout droit sorti du frigo pour Myrrha (Lea Desandre), ou les incursions des arts numériques pour déployer les talents d’Arachné (nous y reviendrons). Au-delà des transformations opérées sur scène (chaque interprète chante deux à trois rôles) et dans l’intrigue (les fameuses métamorphoses), un panel d’émotions humaines où tout le monde peut s’identifier se matérialise ; la sélection des extraits musicaux a été réalisée dans ce sens.
Les chorégraphies d’Otto Pichler s’intègrent parfaitement aux différents tableaux, les danseurs associant une détermination viscérale et brutale à des moments parodiques extravagants, incluant naturellement plusieurs chanteurs dans leurs déambulations, dont un chœur effréné (les choristes d’Il Canto di Orfeo) au début de l’acte II. L’approche y est souvent baroque, dans la danse comme dans les intentions, mais toujours moderne.
Dans la fosse, en DVD, c’est finalement la même impression qu’en salle : Les Musiciens du Prince – Monaco semble tenir le second rang même si la direction Gianluca Capuano ne fait aucunement défaut. Ce constat pourrait être approché comme une faiblesse, mais il n’est pas particulièrement impactant au regard de la haute tenue de la distribution vocale cinq étoiles.
4 séjours, 4 tableaux
Un prologue met en scène Eurydice et Orphée, avec un « Sol da te, moi dolce amore » (Orlando furioso, Acte I, scène 11) enchanteur porté par la musicalité et le talent de tragédienne de Cecilia Bartoli ainsi que par une flûte traversière en solo envoûtante.
Premier tableau. Nous connaissons bien le sculpteur Pygmalion éprit de son œuvre qui prendra vie pour répondre à son amour. Philippe Jaroussky y est méconnaissable (même en gros plan !) sous ses grosses lunettes de vue et son pull en motifs Argyll suranné, l’effet est encore plus saisissant lorsque Lea Desandre, sublime en Galatée, est à ses côtés. La virtuosité des vocalises du contre-ténor est éclatante, mais le chanteur utilise cette performance technique véritablement comme moyen d’expression, garantissant une expressivité évidente plutôt que des effets spectaculaires. Naturellement, les années ont passé sur la voix angélique du chanteur, mais l’interprétation de ce personnage pataud et rêveur reste brillante, forte d’un legato élogieux et empreint d’un humour fin et raffiné.
Deuxième tableau. On s’amuse de voir une Cecilia Bartoli pimbêche dans la tenue psychédélique d’Arachné (la couverture choisie pour le DVD), ainsi que de découvrir la modernité heureuse de cette approche scénique, où la toile de la tisserande devient la toile du net pour mettre en lumière les arts numériques (superbes créations de Rocafilm) et même l’intelligence artificielle, la captation en DVD nous permettant facilement de décrypter le travail sur le clavier des deux rivales. Minerve brille grâce au charisme indéniable de Nadežda Karyazina. La mezzo ne manque pas d’humour avec un vibrato excessif pour renforcer son déguisement de vieille sorcière, mais surtout fait preuve d’une autorité et d’une fougue implacables dans son air de bravoure « Se lento ancora il fulmine » (Argippo, Acte I, scène 1). A ses côtés, Cecilia Bartoli prend un malin plaisir à jouer la star (qu’elle est pourtant !), affirmant de nouveau une agilité conquérante lors de son interview sur l’air « Quell’augellin che canta » (La Silvia, Acte II, scène 1).
Troisième tableau. Le plus dérangeant avec cet amour incestueux portée par Myrrha qui se glisse dans le lit de son père, le trompant d’une sombre manière avec l’aide de son amie ; et cela même si Lea Desandre y est extraordinaire. D’abord par son jeu théâtral avec une fougue juvénile qui semble sans limite, et une perversité qui pourrait finalement émouvoir. Vocalement, elle survole les sauts de registres et les coloratures explosives de l’ « Agitata da due venti » (Griselda, Acte II, scène 2).
Quatrième tableau. Sous les traits de Narcisse, Philippe Jaroussky offre une introspection lyrique marquante lors de son « Gemo in un punto e fremo » (L’Olimpiade Acte II, scène 9). Lea Desandre brille de nouveau avec son Echo légère et drôle, mêlant minaudage et espièglerie autant dans ses petits rires que dans ses élans lyriques clairs et limpides, alors que Nadežda Karyazina démontre un beau tempérament en Juno. L’ouvrage se conclut par un tableau très noir, aux Enfers (là où nous amène le lit king size de la chambre d’hôtel), avec une intensité dramatique soutenue de Cecilia Bartoli (Eurydice), forte de filati fantomatiques et d’élans vibrants, renforcés par les silhouettes caractéristiques des médecins de l’époque de la peste noire qui l’entourent. Une image forte pour conclure une proposition lyrique exaltante.












