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Moïse et Aaron à Bâle, une agitation permanente qui refuse le sens

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Bâle. Theater Basel. 3-X-2026. Arnold Schönberg (1874-1951) : Moses und Aron, opéra en trois actes inachevé sur un livret du compositeur. Mise en scène : Benedikt von Peter, Felix Rothenhäusler ; décors et costumes : Olaf Breuning. Avec : Walter Hess (Moses), Rolf Romei (Aron), Juliette Tacchino (Une jeune fille), Frauke Mäder (Une malade), Ronan Caillet (Un jeune homme, Jeune homme nu), Timothy Connor (Un autre homme, Ephraïmite), Jin Seok Lee (Un prêtre)… Chœurs des théâtres de Bâle et de Fribourg-en-Brisgau, Sinfonieorchester Basel, direction : André de Ridder

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La musique n’est pas à la fête dans une mise en scène qui ne vise rien de plus que de divertir le public, délaissant tout le potentiel d’une œuvre si actuelle.

Pour Schönberg lui-même, son opus magnum lyrique était un problème qu’il n’a pas réussi à résoudre, en témoigne l’inachèvement de l’œuvre ; pour l’auditeur non plus, la tâche n’est pas facile, et on fera bien de voir l’œuvre comme un ensemble de problèmes plutôt que comme un produit fini. Ce n’est hélas pas le choix qu’ont fait les intendants des théâtres de Bâle et de Fribourg-en-Brisgau, qui cosignent comme metteurs en scène cette production commune à leurs deux maisons, et c’est d’autant plus regrettable qu’on n’a pas assez souvent le privilège d’assister à une représentation de cette œuvre qui, moins immédiatement séduisante que, par exemple, les Gurre-Lieder, n’en devient que plus fascinante à mesure qu’on s’en approche. Fascinante, mais aussi éminemment actuelle jusque dans ses apories – ces deux leaders si ambigus que sont les deux frères, l’ami du peuple à la voix d’or et l’ascète écrasé par la vérité qu’il est seul à connaître, le démagogue et le radical ; ce Dieu nouveau qui ne se livre pas par les sens mais s’impose pourtant ; ce peuple à la fois perdu et élu : tout cela pourrait nous aider à penser notre monde déchiré, mais les deux metteurs en scène font tout leur possible pour ne jamais s’emparer de ces questionnements fondamentaux.

La scène est dominée, plutôt que par un décor, par l’orchestre réparti sur trois étages, avec le chef au milieu… et Aaron juste au-dessus de lui. On pourrait croire que ce choix met la musique au premier plan : c’est tout le contraire qui se produit. Ce qui importe le plus aux metteurs en scène est d’abolir la distance entre la scène et la salle : ce n’est peut-être pas si fréquent à l’opéra, mais ce n’est pas inédit, et c’est une banalité lassante dans le théâtre parlé en Allemagne. Au début de l’opéra, le chœur est dans la salle, au milieu des spectateurs, les chœurs même puisque la production réunit choristes bâlois et fribourgeois ; la scène, elle, est vide, hors le personnage de Moïse qui vaque à ses occupations. Cette scène, c’est le désert, si bien que le chœur n’y pénètre que quand les Hébreux s’y réfugient à la fin du premier acte. Pendant tout ce temps, en tout cas dans les premiers rangs du théâtre, le chœur chante directement dans les oreilles des spectateurs : des bouchons d’oreille ont certes été distribués, mais cela ne rétablit pas l’équilibre sonore avec l’orchestre. Le sens de l’œuvre reste ignoré par la mise en scène, mais elle ne sert pas mieux la musique de Schönberg. Tout le travail des metteurs en scène semble se limiter à une direction d’acteurs suractive pour chacun des choristes : tous sont en noir, tous identiques, sans livrer aucune indication sur le sens des divisions qui, tout au long de l’œuvre, parcourent ce peuple élu à la rencontre de sa destinée.

Il avait été annoncé que les spectateurs pourraient alors prendre place sur scène : ils ne sont que quelques dizaines à le faire et n’entrent pas vraiment en relation avec la mise en scène, et cette rencontre ratée pèse lourdement sur la suite de la soirée. Le pire est cependant à venir avec la scène du Veau d’or : les metteurs en scène ont fait fabriquer par l’artiste-décorateur-costumier Olaf Breuning des dizaines d’objets en mousse, symboles stéréotypés de notre monde moderne, horloge, avion, cuisse de poulet, basket, et même, de façon pour le moins douteuse, un arc-en-ciel, comme si le mouvement pour les droits LGBT n’était lui aussi qu’une manière de se divertir de l’essentiel, qu’une manifestation du Veau d’or qui détourne les Hébreux de la quête du Dieu unique. Là encore, une fois que les choristes s’en sont emparés, il ne se passe rien : les différentes étapes de cette vaste scène passent comme si de rien n’était, sans même la moindre tentative d’interprétation.

Le rôle de Moïse est dit par le grand acteur Walter Hess, 87 ans et largement plus d’un demi-siècle de carrière : on l’a vu assez souvent sur la scène des Kammerspiele de Munich pour constater que la mise en scène est loin de tirer parti de son talent et de sa marquante présence scénique – et le travail sur le rythme précis écrit par Schönberg dans la partition est nettement insuffisant, ce qui prive sa parole d’une bonne partie de sa force.

C’est toujours mieux qu’Aaron, qui est réduit pendant tout l’opéra à une sorte de grand haut-parleur sur roues ; il se trouve que , pilier de la troupe de Bâle depuis 20 ans, est audiblement indisposé ce soir, même si l’annonce n’en est pas faite, mais le véritable problème est ce choix scénique qui revient à une critique stéréotypée du fonctionnement des médias : cela ne va pas très loin, à l’image d’une mise en scène dont le souci de divertir avant tout se fait écran entre l’œuvre et le public, empêchant de voir précisément ce qu’elle prétend montrer. L’interprétation musicale reste tout au long de la soirée au second plan : dirige avec compétence un orchestre qu’on aimerait toujours entendre un peu mieux, les solistes des rôles secondaires (en particulier en jeune fille et en prêtre des anciens dieux) sont bien préparés et éloquents, mais décidément, la musique n’a ici pas la vedette.

La profusion symbolique de la mise en scène parisienne de Romeo Castellucci n’était pas une bonne solution pour rendre toute sa force à cette œuvre sans pareille, mais ce détournement futile rend encore moins justice au chef-d’œuvre de Schönberg.

Crédits photographiques : © Ingo Höhn

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