Chamayou porte Ravel dans le flux d’énergie de Salonen à l’Orchestre de Paris
Sous la direction d’Esa-Pekka Salonen uniquement basée sur l’énergie et le cadencement, Bertrand Chamayou retrouve son jeu si superbement phrasé pour les deux concertos de Ravel, après une ouverture de Gabriella Smith très rythmée et un Mandarin Merveilleux de Bartók brutalisé.
Après à peine cinq ans dont deux de confinements à la tête du San Francisco Symphony Orchestra, Esa-Pekka Salonen deviendra la saison prochaine directeur de l’Orchestre de Paris, dans une ville où il est adulé depuis de nombreuses années. Mais avant cette prise de poste, il retrouve déjà en ce mois d’octobre pour quatre soirs et deux programmes l’Orchestre de Paris. Le premier était constitué du Das Lied von der Erde de Mahler, le second dont nous parlons ici de quatre ouvrages, dont les deux concertos de Ravel.
En ouverture, Tumblebird Contrails de la jeune américaine Gabriella Smith convient parfaitement au geste droit et très cadencé du chef finlandais. Pour une composition d’une artiste de 23 ans à l’époque (2014), on ne peut être qu’impressionné par la maîtrise du matériau symphonique, initié par des traits lancinants aux cordes, avec une progression ascendante lumineuse qui rappelle d’abord l’Alpensinfonie de Richard Strauss. Elle aussi conceptualisée à partir d’une randonnée, la pièce de Smith quitte cependant vite les atmosphères de la symphonie précitée pour se baser sur celles marines de Point Reyes, au Cap de Californie, où l’artiste était assise face à l’océan. Dans un développement d’une dizaine de minute adroitement rythmé par le chef et très bien suivi par les musiciens, cette pièce post-minimaliste affirme une grande unité stylistique et de belles textures, aptes à créer le ressac de la mer sur le sable par les cordes et de chaotiques turbulences très bien imagées par les percussions, avant une fin très calme dans l’éloignement des sonorités.
Passée cette introduction, il est temps d’amener le Steinway sur la scène de la Philharmonie pour permettre à Bertrand Chamayou de s’illustrer une fois de plus dans les deux concertos pour piano de Ravel. Dès l’Allegramente, l’agilité du toucher alliée à la beauté du phrasé rappelle les qualités techniques phénoménale du pianiste français. L’orchestre est en petite formation, avec des cordes par quarante et seulement un ou deux musiciens pour chaque section aux vents. Cela renforce le style jazz de la partition, excellement exploité par le trombone solo. La première cadence ramène à ce que l’on connait de Chamayou : une dextérité hors norme et un jeu très bien appuyé en même temps que coloré, mais aussi une façon surtout pensive d’aborder les moments solistes de cette partition. Au mouvement lent, c’est encore plus flagrant, d’autant que si, à la clarinette, Pascal Moraguès, qui donne ici les deux derniers concerts de sa carrière au sein de la formation, se montre particulièrement sensible dans son court solo, le cor anglais n’affiche que peu de personnalité pour répondre au piano.
Au finale Presto du Concerto pour piano, dans cette constante énergie imposée par Salonen, on est surpris par le décalage des bois, qui sont encore plus à la peine dans le flux permanent vers l’avant ordonné dans le Concerto pour la main gauche. Dans cette œuvre aussi, on reste fasciné par la facilité avec laquelle Chamayou aborde sa partie, main droite bloquée sur le cadre du piano pour ne pas tenter de s’en servir. En revanche, le contrebasson affiche un vibrato douteux en introduction, et même quand ils se regarderont, les deux bassons ensuite ne sauront éviter un étonnant contretemps. La première cadence offre un grave mal maîtrisé sur les deux dernières octaves du clavier, non par le pianiste, mais par le piano lui-même, peut-être trop peu révisé à l’entracte et qui semble diffuser des notes brouillonnes dans cette acoustique trop réverbérée lorsque la pédale est toujours enfoncée. Ici encore, le jeu du pianiste reste dans une mélancolie pensive plutôt que tourné vers une véritable tristesse. La dernière cadence parait particulièrement suivre cette vision, d’une belle introspection, mais sans aucune bataille ni tourment, comme on pourra en entendre deux jours plus tard à l’Auditorium de la Maison de la Radio avec Pierre-Laurent Aimard. Passée la coda explosive sous la direction très forte du chef, Bertrand Chamayou revient pour annoncer en bis une pièce de Thomas Adès, très facile d’accès par le fait qu’elle avait été composée pour une musique de film en hommage à Colette –écrivaine proche de Ravel.
La dernière œuvre nous fait retrouver un Salonen qu’on espèrera plus inspiré pour ses programmes à partir de sa prise de direction musicale en septembre 2027. Car Le Mandarin Merveilleux de Béla Bartók ne nous a pas manqué ces dernières années, joué alternativement deux fois par Mäkelä et le chef finlandais depuis 2022, et déjà l’année précédente par un autre élève de Jorma Panula, Hannu Lintu. En plus, après un programme déjà long puisque constitué de deux concertos, c’est encore la version de concert bien plus bancale que le ballet intégral qui est privilégiée.
Dans le pur style du chef, dont on connait très bien l’enregistrement de Los Angeles, sur le même album DG que son Sacre du Printemps, la pièce n’est encore abordée que dans un mouvement constant vers l’avant, dans ce qui devient très vite une pure brutalité. Les quelques moments calmes comme le moderato voient les altos presque s’effacer, avant que là encore, certains vents sans doute maintenant habitués à créer des éclairages souvent demandés par leur actuel directeur musical ne se voit dépassés par le rythme global de Salonen, qui fonce dans une rythmique blanche, où la danse n’a presque aucun droit de cité. Cette énergie est certes très impressionnante et justifie sans doute les bravos sonores du public une fois l’œuvre achevée, mais du septième rang de parterre, c’est encore plus fort qu’avec Mäkelä, et surtout très loin des palettes de contrastes entendues sous d’autres battues, même sous celle pourtant très moderne d’un Pierre Boulez.













