Amadeus explose au Théâtre Marigny
Génial, excessif, trop, pas assez… tout a été dit sur le jeune Mozart lorsqu’il débarque à la cour de Vienne et bouscule l’ordre établi. Olivier Solivérès adapte la pièce de Peter Shaffer qui met face à face le conservateur Salieri et le génial Mozart.
Pianiste dans le hall, comédiens et musiciens en costumes se mêlent aux spectateurs qui prennent place dans le Théâtre Marigny… L’immersion souhaitée par Olivier Solivérès pour son adaptation d’Amadeus est bien là, dès le début de la pièce. D’ailleurs, Salieri qui, au soir de sa vie, souhaite soulager son âme, s’adresse directement au public et le prend à témoin des tourments qui l’assaillirent lorsque Mozart parut à la cour de Vienne. Salieri est alors tout puissant et vénéré en tant que compositeur officiel de l’Empereur et le restera, mais il se rend tout de suite compte de son moindre talent face au génie de Mozart pour lequel il éprouve à la fois de l’admiration et une jalousie maladive. Cette rivalité fantasmée l’amène même à ne plus distinguer la réalité de ce qui le hante.

Interprété par l’excellent Jérôme Kircher qui a obtenu le prix du meilleur comédien pour ce rôle aux Molières 2026, Salieri est le fil rouge de la pièce qui retrace la vie du jeune génie de la musique et sa propre déchéance. L’intrigue, romancée et peu exacte, est bien connue, notamment depuis que la pièce de Peter Shaffer a été rendue célèbre au cinéma par Milos Forman, et que son Amadeus, incarné à l’écran par Tom Hulce, a remporté 8 Oscars en 1985. Cette nouvelle adaptation d’Olivier Solivérès n’a rien à envier aux précédentes. Tout y est : l’exubérance et le génie de Mozart, l’ambigüité de Salieri, le dévouement de Madame Mozart, la guéguerre entre Italiens et Autrichiens au sein de la cour de Vienne au XVIIIe siècle…
Olivier Solivérès et son scénographe Roland Fontaine utilisent la scène avec maestria pour nous faire passer d’une époque à l’autre (de celle de Salieri à la fin de sa vie à celle de l’arrivée de Mozart à la cour notamment), d’un lieu à un autre. Les personnages et les accessoires glissent avec fluidité pour réaménager l’espace, un cadre descend, une estrade se transforme… et l’on passe d’un salon à l’appartement d’Antonio Salieri, de la cour de l’Empereur au domicile de Mozart, situé ici dans un quartier miséreux, pour mieux souligner son déclin. La splendeur des costumes et des coiffes signés David Belugou et Nathalie Tissier, les candélabres qui éclairent la scène nous transportent instantanément dans l’époque et nous font vivre le drame au plus près. Thomas Solivérès, le frère du metteur en scène, que ce dernier avait déjà mis en scène dans Le cercle des poètes disparus, est phénoménal. Il occupe l’espace et captive par son jeu instinctif et débridé lorsqu’il s’agit d’interpréter le jeune Mozart facétieux et irrespectueux. Il touche et émeut tout autant lorsqu’il incarne le compositeur prêt à tout pour sortir de sa précarité telle qu’elle est décrite dans la pièce (il n’a pas assez d’argent pour se chauffer), effrayé comme un enfant par ses visions cauchemardesques qui ne lui laissent plus de répit.
La pièce est enlevée, la musique et les chants sont intégrés de manière organique tout au long du récit et l’on ne s’ennuie pas une minute. La troupe de treize artistes mêlant comédiens, chanteurs d’opéra et musiciens live forme un ensemble cohérent et de grande qualité. Les seconds rôles (Constanze Mozart interprétée par Lison Pennec, Thomas Fitterer qui interprète l’Empereur ou encore Laurent d’Olce dans le rôle du Comte Orsini-Rosenberg) font mouche à chacune de leurs interventions. On est pris dans un tel tourbillon d’énergie et de drôlerie que l’on en regretterait presque la longueur et la noirceur de la dernière partie sur la déchéance de Mozart. Le contraste est grand, mais à la hauteur des espoirs suscités, de cette vie si tôt interrompue du génial compositeur.
Un spectacle jubilatoire, qui bénéficie d’une reprise de 55 représentations et qui a obtenu 4 nominations et un prix du meilleur comédien attribué à Jérôme Kircher pour son interprétation de Salieri.














