Dorothée Gilbert, les adieux d’une Étoile
Le 15 octobre 2026, Dorothée Gilbert, danseuse Étoile emblématique de l’école française a officiellement quitté la scène du Ballet de l’Opéra de Paris dans L’Histoire de Manon, de Kenneth McMillan, avec Hugo Marchand en Des Grieux. Des adieux marqués par beaucoup d’émotion, de grands sourires et 35 minutes d’applaudissements sur la scène de Garnier.
Nommée danseuse Étoile le 19 novembre 2007, à l’issue d’une représentation de Casse-Noisette de Rudolf Noureev où elle interprétait Clara, Dorothée Gilbert aura passé dix-neuf ans au sommet de la hiérarchie du Ballet de l’Opéra de Paris au cours desquelles elle n’a cessé d’élargir sa palette jusqu’à s’imposer comme l’une des grandes interprètes dramatiques de la compagnie.
Dès ses premières années d’Étoile dans Suite en blanc de Serge Lifar, Casse-Noisette, Don Quichotte ou La Bayadère, Dorothée Gilbert s’impose par la netteté et l’assurance de sa danse. Le vocabulaire de Noureev, avec ses équilibres périlleux et sa petite batterie exigeante, semble avoir été taillé pour elle, comme elle le prouve en 2018 dans Cendrillon. Dix ans après sa nomination, la technique demeure souveraine, mais elle est désormais tout entière mise au service du personnage. Au fil des années, la danseuse Étoile enrichit en effet cette perfection formelle d’une profondeur théâtrale qui devient l’une des signatures de sa maturité.
La Bayadère en offre une démonstration exemplaire. Dorothée Gilbert aura marqué les deux grands rôles féminins du ballet de Noureev. En 2010, sa Gamzatti est « absolument foudroyante », princesse rayonnante dont l’autorité repose autant sur l’insolence technique que sur la pantomime. Lorsqu’elle aborde Nikiya en 2015, elle surprend précisément là où on l’attendait moins : dans la vulnérabilité. À l’éclat de Gamzatti succèdent la pudeur, l’humiliation, la douleur de la trahison et une mort portée par une musicalité et une intensité dramatique nouvelles. En 2020 encore, sa Nikiya apparaît hiératique et lumineuse, emblématique d’un rôle qu’elle a profondément fait sien.
Dorothée Gilbert sait aussi quitter le registre de la grande ballerine tragique. Swanilda dans Coppélia révèle son espièglerie et un véritable tempérament comique, déjà perceptible dans The Concert de Jerome Robbins. Sa Sylphide lui permet d’aborder l’immatérialité du style romantique. Son parcours ne se limite pas au répertoire classique. Elle sait aussi épouser d’autres écritures, comme celle de Wayne McGregor, Jiří Kylián, ou Trisha Brown, sans que ne disparaisse jamais cette netteté qui la rend immédiatement reconnaissable.
C’est pourtant dans Giselle que semble s’accomplir la fusion entre la ballerine et la comédienne. En 2020, aux côtés de Mathieu Ganio, Dorothée Gilbert offre « le meilleur de l’école française ». Raffinement du haut du corps, vivacité du bas de jambe, musicalité et équilibres nourrissent une incarnation dont la scène de la folie constitue le sommet. Son désespoir y atteint au sublime par le dépouillement. Au deuxième acte, la jeune fille espiègle a disparu derrière une Wili impassible, presque insaisissable. Deux ans plus tard, dans son « duo de légende » avec Hugo Marchand, un partenaire avec lequel elle aura construit plusieurs de ses incarnations les plus marquantes, Dorothée Gilbert est devenue une comédienne capable de passer en quelques instants de l’ingénue charmeuse à la femme anéantie.
Les dernières années de sa carrière confirment cette évolution vers les grands rôles de composition. Dans Mayerling de Kenneth MacMillan, entré au répertoire de l’Opéra en 2022, sa Marie Vetsera, solaire et inquiétante, permet de mesurer le chemin parcouru depuis Onéguine. Face au prince Rodolphe d’Hugo Marchand, elle se jette dans l’une des histoires d’amour et de mort les plus sombres du répertoire.
Une ultime prise de rôle à laquelle elle tenait, et que lui offre José Martinez, vient en mai 2026 couronner cette maturation : Marguerite Gautier dans La Dame aux Camélias de John Neumeier. Il était dès lors presque logique que ses adieux se fassent sous le signe de Kenneth MacMillan. Dès 2008, quelques mois après sa nomination, Dorothée Gilbert avait en effet pris le rôle de Manon Lescaut à l’entrée de L’Histoire de Manon au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris.
Pour sa dernière représentation, en ce 15 octobre 2026, lorsque Dorothée Gilbert apparaît sur scène, avec son franc et désarmant sourire, son jeu est d’une telle élégance et d’une telle simplicité, qu’elle fait tout oublier ! Le décor rapiécé, la bande de mendiants qui détroussent les gentilhommes clients du cabaret où Lescaut exhibe ses filles et le chariot de prostituées déportées prémonitoire. Attentive à chacun, Manon distribue les signes de bonne volonté. Elle oscille néanmoins à chaque instant entre la simplicité et la gravité de l’instant que vit cette femme qui semble pressentir son sombre destin.
La rencontre de Manon avec Des Grieux, alias Hugo Marchand, lumineux et simple, sonne comme une évidence. Leur premier pas de deux est un enchantement de délicatesse et de vivacité, avec le dos et les bras si déliés de la ballerine et les longues et belles lignes du danseur. Ils s’engouffrent dans un carrosse et passent la nuit ensemble. Le réveil est à nouveau l’occasion d’un duo où la tendresse se mêle à la passion, gardant pourtant le goût de l’innocence d’un amour candide et sincère. Les deux danseurs, qui se connaissent si intimement sur scène, profitent au maximum de ces effusions dans les interstices que leur laissent les portés compliqués et les figures alambiquées de MacMillan. La confrontation avec Thomas Docquir, raide, sévère et âpre au gain est un mélange d’obéissance indifférente et d’effroi, en particulier lorsque le collier de joyaux est glissé autour de son cou, scellant sa « vente » à Mr de G.M. Le regard apeuré et, là encore, encore intense, de Dorothée Gilbert dit tout de ce que vit son personnage.
À noter, dans ce premier acte, une Bianca Scudamore malmenée par son amant et qui minaude en courtisane coquette, mais jamais à court d’idées, en particulier dans le duo du début de l’acte deux avec un Thomas Docquir complètement ivre qu’elle mène à la baguette. C’est très drôle ! Le pauvre Hugo Marchand qui accompagne piteusement Lescaut en se demandant ce qu’il fait là, attend désespérément l’arrivée de sa dulcinée, qui apparaît digne et somptueuse au bras de son maître. Si la Maîtresse de Lescaut, alias Bianca Scudamore, vit son heure de gloire en courtisane sûre de son charme et de ses appâts, Manon apparaît comme la reine des courtisanes, que chaque homme se passe d’épaule en épaule, de bras en bras dans une farandole complexe de concupiscence. C’est finalement en jouant aux cartes, sur une très mauvaise idée de son frère Lescaut, qui veut favoriser leur amour, que des Grieux va regagner Manon, puis la perdre dans un bouleversant pas de deux où se disputent la joie et l’angoisse de l’abandon.
En Louisiane, le sort qui attend Manon est particulièrement sombre et la scène du viol par le geôlier est abjecte. Dans la jungle où ils se sont enfuis après le meurtre du geôlier par des Grieux, Manon revit les moments de sa vie à l’aube de mourir. Ce duo final qui marque aussi la fin de la carrière à l’Opéra de Paris de Dorothée Gilbert, est déchirant. Elle se relève au moment des saluts avec les larmes aux yeux, faisant écho à celles d’Hugo Marchand, au visage dévasté de tristesse.













