Le Crépuscule des Dieux achève le Ring de Paris dans le vide absolu
Dans une production de Calixto Bieito d’une platitude et d’un ennui continus, Götterdämmerung clôture un Ring défendu comme il se peut par une distribution vaillante, mais mal portée par une fosse en manque de puissance dans les grands moments.
À l’heure des coupes franches dans un budget de la Culture déjà malmené depuis des années, il semble difficile de justifier les millions d’euros dépensés pour l’une des productions de Der Ring des Nibelungen parmi les plus fades qui soient. Le fait que ni l’équipe technique ni le le metteur en scène ne viennent saluer à la fin du cycle complet semble démontrer à quel point il doit être compliqué d’assumer ce projet. Les hués en provenance des balcons aux saluts n’empêchent pourtant pas le public du parterre d’applaudir tout de même correctement au moins les chanteurs, qui ont fait ce qu’ils ont pu au milieu du vide scénique imposé.
Au moins, le programme de salle nous avait prévenu par un texte descriptif parsemé de phrases vides de sens comme : « Tout disparaît : la matière, l’humanité, la post-humanité, le récit, la culture, la mémoire, l’identité ». Das Rheingold annonçait pour ce Ring une nouvelle dystopie mal exploitée, Die Walküre tentait une fracture dans un monde irrespirable et contaminé par la technologie, sans assez de notions neuves pour pouvoir offrir autre chose à Siegfried en janvier dernier. Götterdämmerung achève cette perspective dans une absence de concept, où se ressent à peine l’effort de proposer un décor (Rebecca Ringst). Au Prologue apparaît certes une machine à tisser (inspirée d’un modèle de 1804 de Joseph Marie Jacquard dessinée dans le programme de salle), avant qu’un écran géant ne serve à projeter des vidéos de paysages faites pour nous replonger dans un univers post nazi proche du Maître du Haut-Château de K.Dick, également identifié par les grands manteaux et les gants en cuir des protagonistes masculins (costumes d’Ingo Krüger). Lorsque l’écran se retourne, il semble vaguement vouloir ressembler à un tableau géant utilisé par les opératrices téléphoniques dans la première moitié du siècle précédent (là aussi, une photo de 1940 illustre l’idée dans le programme). Mais une fois passés ces quelques éléments inoffensifs, on tente de se rattraper au livret de Wagner par des objets comme un gros anneau, un seau, ou pire, une tête de cheval de bois pour Grane. Ridicule à chaque scène où elle apparaît, celle-ci détruit encore un peu plus le finale et l’immolation, quand Brünnhilde doit la recouvrir d’un bandage avant de danser avec en s’éloignant vers le fond du plateau, vide depuis que le seul élément de l’acte III – une grande table de salon – en a été évacué. Au moins dans ses productions passées, quand Bieito n’avait pas de grandes idées sur un livret, il travaillait avec précision le jeu d’acteur. Mais à présent, il ne fait même plus semblant et co-livre une dramaturgie indigente (Bettina Auer) où les femmes sont sous-traitées, Brünnhilde souvent par terre pendant les deux premiers actes, et Waltraude devant trembler en permanence pour nous rappeler qu’elle a été contaminée dans le monde invivable de La Walkyrie.
C’est faible, laid et ennuyeux alors que Berlin vient d’offrir une proposition de Dmitri Tcherniakov toujours vive pour l’esprit, que Londres est en train de réussir un magnifique Ring grâce à Barrie Kosky, que Munich promet beaucoup avec Tobias Kratzer. À Paris, on compte les heures et les minutes, sans être non plus servi par un chœur mal préparé par Ching-Lien Wu à l’Acte II, qui n’a rien d’autre à faire que rester statique pendant la scène des Gibichungen complètement ratée. L’Orchestre de l’Opéra de Paris n’aide pas beaucoup non plus, qui jamais ne procure le volume demandé par la partition. Aucune urgence dans la direction sans prisme particulier de Pablo Heras-Casado, bien plus inspiré dans le même opéra en juin dernier avec les Wiener au Staatsoper de Vienne. Même dans des productions où l’Acte II n’est pas dynamisé, le finale réveille généralement les ardeurs. Il s’avère ici vide et sans passion.
Dans ces conditions, il est évidemment complexe pour la distribution de réussir à émouvoir. Andreas Schager a toujours été génial en Siegfried dans Siegfried, mais cabotinait souvent trop pour son personnage dans le Crépuscule. À présent avec moins de moyens qu’il y a quelques années, il campe un héros plus mesuré, seulement en difficulté sur la fin. C’est le même problème pour Brünnhilde, la voix de Tamara Wilson étant pour le moment tout à fait adaptée à la partition de Die Walküre et au réveil dans Siegfried, mais pas encore assez puissante dramatiquement pour véritablement correspondre au rôle du Götterdämmerung. Vraiment sur la corde dans son dernier air, de surcroît gênée par l’anneau qu’elle a dû se mettre autour du cou, elle force le chef à baisser encore le volume de l’orchestre, ce qui compromet la force du dernier leitmotiv pourtant si merveilleux de la rédemption par l’amour.
Les autres chanteurs sont tous globalement bons. En Hagen Mika Kares projette des graves amples par leur largeur, mais qui manquent de profondeur. Brian Mulligan est un Alberich plus qu’honnête, hélas mal servi par le peu que lui offre la production, tandis que Johannes Martin Kränzle offre sa belle maturité à Gunther. La Gutrune de Sinéas Campbell Wallace est vaillante, de même que sa Troisième Norne au début, la meilleure des trois, même si la Deuxième de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur laisse apparaître un beau médium une fois que la voix s’est échauffée, et que la Première d’Aude Extrèmo instille de beaux graves. Bien que mise à mal par la production, la Waltraute d’Eve-Maud Hubeaux convainc plus que dans Die Walküre. Quant aux trois filles du Rhin, on ne peut reprocher la moindre chose au chant de Margarita Polonskaya (Woglinde), Isabel Signoret (Wellgunde) et Katharina Magiera (Flosshilde). Mais sans la moindre proposition non plus pour ces personnages, Bieito n’a donc d’autre idée que celle surannée de les sexualiser et de nous imposer gestes ingrats et visions dérangeantes de cuisses et de collants.
Pour un metteur en scène qu’on a connu si passionnant (Tannhäuser, Die Soldaten, Boris Godounov,..) et qui semblait encore pouvoir offrir un travail construit il y a deux ans à Paris avec The Exterminating Angel d’Adès, ce Ring dont le projet est initié depuis plus de six ans aurait dû être un aboutissement. Il semble au contraire annoncer un véritable crépuscule, ce que semble vouloir dire le trou noir mal focalisé sur l’écran en fond de scène au dernier acte, qui ressort comme une aspiration vers le vide absolu, dans un spectacle qui en est une parfaite représentation.












