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Michelle Breedt, Chérubin frais et enthousiaste pour Massenet

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Jules Massenet (1842-1912) Chérubin. Michelle Breedt, Chérubin ; Patrizia Ciofi, L’Ensoleillad ; Carmela Remigio, Nina ; Teresa di Bari, la Comtesse ; Alessandra Palomba, la Baronne ; Giorgio Surjan, le Philosophe ; Nicola Ebau, le Comte ; Bruno Lazzaretti, le Duc ; Riccardo Novaro, le Baron ; Emanuele Giannino, Ricardo ; George Mosley, l’aubergiste ; Alessandro Perucca, un officier. Chœur du Théâtre lyrique de Cagliari (chef de chœur : Andrea Faidutti) Orchestre du Théâtre lyrique de Cagliari, direction : Emmanuel Villaume. 2 CD Dynamic 508/1-2. Enregistré en janvier 2006 à Cagliari. Notice italien-anglais-allemand-français. Durée 43’08’’et 76’20’’

 

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Chérubin, petit bijou composé par un Massenet âgé de 63 ans, obtint à sa création en 1905 un succès d’estime, par une critique et un public un peu décontenancés, et ne fut jamais repris avant la fin du XXe siècle. Il est vrai que l’ambiance douce-amère de l’œuvre est difficile à saisir : ardeur, joie, vivacité et inconscience de la jeunesse, mais aussi nostalgie, émotion de retrouver chez un être cher les sentiments qui nous ont nous-même fait vibrer tant d’années auparavant, appréhension des désillusions à venir pour cet être cher, tout en sachant qu’elles sont inévitables, il y a tout cela dans Chérubin.

Le rôle-titre est en principe le même que celui de Beaumarchais, ou de da Ponte, quelques années après le Mariage de Figaro. Il est un peu plus vieux, vient d’obtenir son brevet d’officier, mais c’est toujours le Farfallone amoroso de Mozart : il papillonne autour d’une duchesse, d’une comtesse sa marraine (la comtesse Almaviva ?) d’une jeune fille pure et d’une courtisane libre comme celles que Massenet affectionne : l’Ensoleillad. Ce faisant, il rend ridicules les ducs et les comtes, révolutionne une auberge, s’attire trois duels simultanés, se fait offrir des trophées d’amour par toutes ces dames (un bouquet, un ruban, une jarretière…) et connaît son premier chagrin d’amour quand l’Ensoleillad, maîtresse du roi, feint de ne pas le reconnaître. Tout ceci est vif, enlevé, amusant, à l’image du héros, interprété par une femme en travesti…mais ne serait rien sans le personnage du Philosophe, invention totale de Massenet. Le personnage ne figure pas en effet dans la pièce de Francis de Croisset d’où fût tiré le livret. Et quand on sait combien Massenet, grand homme de théâtre, s’investissait dans les livrets de ses opéras, et le nombre des « suggestions » qu’il imposait à ses librettistes, il n’y a qu’un pas à franchir pour imaginer que Massenet s’identifiait à ce Philosophe…

Celui-ci, tuteur de Chérubin, ponctue l’action, la commente, il se retrouve dans la fougue de son pupille, rempli de la nostalgie de cette ardeur passée qu’il ne retrouvera jamais (duo « aime ton mal petit »). Il s’émeut, s’effraie, le conseille, le protège, mais sait déjà que les désillusions sont inévitables, tout comme la vieillesse. Le mot de la fin est pour lui, quand Chérubin déclare son amour « définitif » à la pure Nina, mais refuse de se défaire de ses trophées amoureux. Un officier s’écrie : « c’est Don Juan », le Philosophe, pensif, regarde Nina et répond « c’est Elvire », tandis que retentissent les notes de la célèbre sérénade de Don Giovanni. Conclusion affreuse, désespérée, d’une œuvre si légère, et si peu dans l’esprit massenetien, bien souvent optimiste. Serait-ce qu’à soixante ans passés, Massenet, « l’éternel séduit » après son épouse Ninon, après la cantatrice Sybil Sanderson, et au début de son idylle avec Lucy Arbell, sait qu’amour ne rime jamais, jamais, jamais, avec toujours ? Oui, vraiment, peut-on aimer Chérubin pour ce qu’il est, quand on a moins de cinquante ans ?

La firme Dynamic se décide à sortir enfin Chérubin des oubliettes, avec ce live enregistré à Cagliari en janvier 2006. Cependant, la mention « first recording » est un brin abusive, car qui aurait pu oublier le studio de RCA sous la direction de Pinchas Steinberg, avec rien moins que Frederica Von Stade, June Anderson, Samuel Ramey et Dawn Upshaw ? Et bonheur des bonheurs, ces deux versions sont totalement complémentaires !

En effet, autant la version Decca était léchée, fignolée, mais un brin trop compassée, les intonations naturellement plaintives de Frederica Von Stade et June Anderson, la Nina ravissante mais trop mièvre de Dawn Upshaw rejetant l’œuvre dans les joliesses maniérées, autant ce nouvel enregistrement, bien moins prestigieux, probablement moins bien interprété au sens académique, est plein de vie et de sève !

L’orchestre de Cagliari, sous la direction d’Emmanuel Villaume, est enjoué, léger, désinvolte comme il sied à l’œuvre, mais sait tout aussi bien assumer les passages les plus lyriques, ceux que l’on qualifie parfois de « pompier », chez Massenet, sans réaliser que s’ils le sont devenus, c’est justement parce qu’ils ont été copiés jusqu’à plus soif ! Il ne rechigne pas non plus devant les espagnolades avec castagnettes obligées (l’action se déroule en Espagne) et les instants d’intimité. Bref, il joue le jeu clairement, franchement, pour notre plus grand plaisir.

Félicitons ensuite l’ensemble de la distribution, entièrement étrangère, pour sa diction, y compris dans les parties parlées. Chérubin est en effet une comédie chantée, comportant quelques parties déclamées. Même si on ne comprend pas tout, rien ne sonne exotique, certains interprètes, tels Michelle Breedt, étant compréhensibles de bout en bout. Celle-ci est d’ailleurs l’élément déterminant de la distribution, campant un Chérubin frais et enthousiaste. Il est un peu dommage que son timbre ne se différencie pas assez de celui de Carmela Remigio en Nina, adorable, espiègle, sans une once de mièvrerie. Troisième soprano, qui se doit d’être plus brillante, mais qui dans le cas présent ne l’est pas encore assez, l’Ensoleillad de Patrizia Ciofi. Manque d’un air vraiment valorisant ? Le Philosophe de Giorgio Surjan après tant d’années d’une valeureuse carrière, sonne usé, entachée d’un vibrato incontrôlé, mais tellement humain.

Chérubin fourmille de seconds rôles importants. La Comtesse de Teresa di Bari, la Baronne d’Alessandra Palombara, le Comte de Nicola Ebau, le Duc de Bruno Lazzaretti, le Baron de Riccardo Novaro, s’ils ne sont pas parfaits vocalement, sont merveilleusement vivants.

Très souvent, les parutions CD de Dynamic sont suivies d’une édition DVD. On le guettera impatiemment, tant les images de la mise en scène montrées dans la plaquette sont alléchantes.

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Jules Massenet (1842-1912) Chérubin. Michelle Breedt, Chérubin ; Patrizia Ciofi, L’Ensoleillad ; Carmela Remigio, Nina ; Teresa di Bari, la Comtesse ; Alessandra Palomba, la Baronne ; Giorgio Surjan, le Philosophe ; Nicola Ebau, le Comte ; Bruno Lazzaretti, le Duc ; Riccardo Novaro, le Baron ; Emanuele Giannino, Ricardo ; George Mosley, l’aubergiste ; Alessandro Perucca, un officier. Chœur du Théâtre lyrique de Cagliari (chef de chœur : Andrea Faidutti) Orchestre du Théâtre lyrique de Cagliari, direction : Emmanuel Villaume. 2 CD Dynamic 508/1-2. Enregistré en janvier 2006 à Cagliari. Notice italien-anglais-allemand-français. Durée 43’08’’et 76’20’’

 
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