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Toulouse. Cathédrale St-Etienne. 17-X-2010. Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594) : Stabat Mater à deux chœurs. Tomas Luis de Victoria (1548-1611) : Magnificat sexti toni à trois chœurs. Josquin Desprez (1450-1520) : Qui Habitat à six chœurs. Alexandros Markeas (né en 1965) : Medea Cinderella à quatre chœurs. Félix Mendelssohn (1809-1847) : Hör mein bitten, Herrn neige dich zu mir pour soprano solo, chœur et orgue ; Ehre sei Gott in der höhe à deux chœurs. Frank Martin (1890-1974) : Messe pour double chœur a cappella. Chœur de Chambre Les Éléments. Direction : Joël Suhubiette.

L’édition 2010 du Festival Toulouse les Orgues s’achevait à la cathédrale Saint-Étienne par un nouveau programme du chœur de chambre , dédié à des œuvres pour deux, trois, quatre et six chœurs à 24 chanteurs a cappella. Juste retour pour l’un des plus beaux chœurs de France, qui avait poussé ses premières notes en résidence au jeune festival toulousain dès sa création en 1996. Auparavant à 20 h pile, tous les clochers de la ville rose avaient sonné à l’unisson, comme pour l’ouverture le 7 octobre, pour saluer ce 15e festival, qui était consacré aux rapports entre les carillons et les orgues.

Dans un large programme s’étalant du XVIe au XXIe siècle, l’orgue était ici présent pour accompagner une unique pièce, le motet Ehre sei Gott in der Höhe de Mendelssohn. Rompus à tous les répertoires polyphoniques, les 24 chanteurs professionnels des Éléments s’en sont donné à cœur joie dans de multiples dédoublements de chœurs offrant une spatialisation sonore du plus bel effet. L’élévation spirituelle du programme donné n’avait d’égal que la difficulté d’exécution des pièces, quelle que soit leur époque. La barre est fixée très haut avec un Stabat Mater à huit voix et deux chœurs de Palestrina d’une grande pureté stylistique et d’un équilibre parfait. Le Magnificat sexti toni à douze voix et trois chœurs de Victoria grimpe d’un niveau dans la somptuosité vocale avec un sens théologique affirmé où l’on peut voir une figuration de la Sainte Trinité dans les trois groupes de chanteurs. N’oublions pas que ce maître polyphoniste de la Renaissance espagnole avait reçu les ordres à Rome où il avait séjourné 9 ans.

Le dédoublement des voix et la multiplication des chœurs permettent de passionnants exercices de spatialisation. Celle-ci culmine dans l’étonnant motet Qui Habitat de Josquin Desprez. Disposés tout autour de la nef, six chœurs de quatre chanteurs enveloppent le public en un immense ostinato, émouvant et vertigineux. On pense aux spectaculaires célébrations des basiliques italiennes, mais aussi aux débauches polyphoniques de la Renaissance anglaise, comme le fameux Spem in alium à 40 voix de .

Si l’écriture à plusieurs chœurs a connu une réelle apogée au XVIe siècle, des compositeurs d’aujourd’hui s’y intéressent également. C’est le cas du Grec , qui poursuit une riche collaboration avec le chœur Les Éléments. Sa pièce Medea Cinderella connaissait d’ailleurs sa création mondiale ce soir-là en présence du compositeur. À partir de textes d’Euripide et inspirée de l’œuvre de la romancière et essayiste grecque Lili Zografou, cette pièce chantée en grec ancien et moderne, met en perspective les figures mythiques de Médée et de Cendrillon, qui représentent les extrémités d’un parcours féminin du matriarcat à la contrainte affective. Il s’agit d’une tragédie en miniature construite sur la dualité des deux mythes. Les voix masculines chantent les thrènes et les lamentations tandis que les féminines expriment la révolte ou la résignation. On passe du chant pur à la voix parlée, criée et éructée. Le paroxysme de la folie de Médée, meurtrière de ses propres enfants, à l’esclavage subi par Cendrillon mène à l’impossibilité de maîtriser son destin. S’il hante l’humanité depuis des siècles en poésie, théâtre, livres, chansons, opéras, ce mythe de Médée révèle que plus personne n’osera appeler sa fille ainsi. Utilisant la voix sous toutes ses formes, du cri au souffle en passant par le murmure, qui se répartit en en quatre groupes de six chanteurs cette pièce difficile impose une profonde expressivité.

Après une telle tension dramatique, un psaume et un motet de Mendelssohn offrent une sorte de récréation pour le chœur comme pour le public. Dans l’hymne Hör mein bitten, Herr, neige dich zu mir, la voix lumineuse de la soprano Julia Wischnieswski dialogue harmonieusement avec le chœur, tandis qu’au sommet de la tribune du grand orgue accompagne cet hommage du jeune Mendelssohn à ses maîtres du passé. Le chœur dédoublé joue sur du velours avec ferveur et enthousiasme dans le motet à huit voix Ehre sei Gott in der Höhe. Ce programme d’une belle densité se concluait par la rare et complexe Messe à double chœur de . Composée en 1922 avec l’Agnus Dei ajouté en 1926, cette messe composée gratuitement, de l’aveu du compositeur, ne correspond à aucune commande. Restée dans les tiroirs pendant une quarantaine d’années, elle ne fut créée qu’en 1963 par Franz W. Brunnert à la Bugenhagen-Kantorei de Hambourg. Avec le recul, s’excusait de possibles maladresses tout en revendiquant des éléments très proches comme la grande douceur de l‘Et incarnatus est et la foi profonde de l‘Homo factus est. Il s’agit d’une polyphonie moderne de toute beauté utilisant des modulations harmoniques d’une grande subtilité que les chœurs redoutent pour sa difficulté d’exécution. Pour leur première visite dans l’univers du compositeur suisse, Les Éléments en soulignent la forte sensibilité par une interprétation à la fois précise et très spirituelle.

L’acoustique ingrate de l’édifice toulousain est parfaitement maîtrisée par qui a placé son chœur contre un imposant pilier marquant la césure entre la nef raymondine et la gracieuse élévation gothique méridionale subtilement éclairée d’une douce lumière bleutée.

Crédit photographique : Julia Wichniewski © Alain Huc de Vaubert

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Toulouse. Cathédrale St-Etienne. 17-X-2010. Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594) : Stabat Mater à deux chœurs. Tomas Luis de Victoria (1548-1611) : Magnificat sexti toni à trois chœurs. Josquin Desprez (1450-1520) : Qui Habitat à six chœurs. Alexandros Markeas (né en 1965) : Medea Cinderella à quatre chœurs. Félix Mendelssohn (1809-1847) : Hör mein bitten, Herrn neige dich zu mir pour soprano solo, chœur et orgue ; Ehre sei Gott in der höhe à deux chœurs. Frank Martin (1890-1974) : Messe pour double chœur a cappella. Chœur de Chambre Les Éléments. Direction : Joël Suhubiette.

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