À la Cité de la Musique, l’éloge du timbre avec Sir George Benjamin
L’Ensemble intercontemporain auquel se joignent ce soir l’Ensemble Next et l’Orchestre du Conservatoire de Paris (CNSM), offre une carte blanche au compositeur et chef britannique Sir George Benjamin mettant en regard quatre partitions d’orchestre dans un programme aussi riche qu’exaltant placé sous le signe du concerto.

En ces temps troublés, quatre musiciennes et musicien de l’Orchestre du CNSMDP, sortent des rangs de l’orchestre, micros en main, pour dire leur soutien à la colère des lycéens et revendiquer leur part d’action dans les manifestations en cours… L’atmosphère est un rien houleuse dans la Salle des concerts de la Cité de la Musique avant l’arrivée en scène de Sir George Benjamin qui lance la musique.
Du compositeur et ami londonien Julian Anderson, Eden (hommage à Brâncusi) s’inspire du Baiser, série de quarante sculptures du plasticien roumain qui enflamme l’imagination du compositeur. Eden se construit sur les partiels naturels (avec quart de ton) d’un spectre sonore dont se nourrit une mélodie étrange entendue au début et à la fin de l’œuvre à l’alto et au violoncelle solos. S’ensuit une fanfare d’orchestre flamboyante et détempérée, le compositeur empruntant la technique ancienne du hoquet qui distribue les notes de la mélodie d’un pupitre à l’autre, sollicitant la percussion et les couleurs moirées des steel-drums : une « intrada » courte et rayonnante comme la personnalité de son concepteur.
Le titre no templates (« aucun modèle ») du concerto pour alto (2020-24) du compositeur suisse Dieter Ammann écarte d’emblée les conventions du genre. Pour autant, le geste inaugural du soliste égrenant en pizzicati les quatre cordes à vide de l’alto ne manque pas d’évoquer le début du Concerto à la mémoire d’un ange d’Alban Berg… L’altiste John Stulz, soliste de l’EIC, est sur le devant de la scène, dont le jeu, certes fort actif, privilégiant le registre grave de son instrument, tend à se fondre avec les sonorités de l’orchestre dans une première partie très véhémente.

La pâte orchestrale est onctueuse et la polyphonie dense, avec des sursauts rythmiques qui flirtent avec l’énergie du jazz que le compositeur connaît bien. L’écriture orchestrale progressivement se décante, laissant émerger le soliste dans une première cadence très développée, balayant tout l’ambitus de l’alto, entre raucité du timbre et lyrisme de la ligne en double cordes. L’archet de John Stulz est magistral, le geste puissant et le jeu tout en finesse, coupé de longs silences expressifs, avant la reprise de l’orchestre. Située dans les harmoniques aiguës de l’alto, la deuxième cadence, qui achève le concerto (in memoriam Wolfgang Rihm), confine à l’émotion.
Hors des schémas traditionnels également, l’éblouissant Concerto pour piano et or chestre (1996-97) de la Coréenne Unsuk Chin est au programme de la deuxième partie de soirée, une partition en quatre mouvements qui met au défi l’orchestre autant que la soliste. C’est la jeune pianiste Chisato Taniguchi qui est au clavier, ex-membre de l’ensemble Next et tout juste sortie du CNSMDP.

Complexité métrique et rythmique engage le piano et l’orchestre dans un premier mouvement joué d’un seul élan où la forme, comme chez Ligeti, dont la compositrice a été l’élève à Hambourg, reste ouverte. Une mandoline, placée à jardin, un célesta et de nombreux claviers scintillants – quatre percussionnistes sont requis – viennent hybrider les sonorités du piano et créent le charme sonore d’un deuxième mouvement plus calme avant le jeu des notes répétées du trois où l’orchestre agrandit le geste dans une énergie motrice et une virtuosité folle du clavier. Débuté par les accords complexes d’un piano-cloche, c’est l’énergie cinétique – les boucles des cordes et du piano – qui fait fonctionner le dernier mouvement, lançant la soliste dans une toccata effrénée jusqu’à la fin « cut » du concerto. La maîtrise du clavier et la performance digitale de la jeune pianiste sidèrent au côté d’un orchestre qui ne démérite pas sous la conduite aussi attentive que précise de George Benjamin.
Le chef dirige enfin son propre Concerto pour orchestre (2021), hommage au compositeur, chef et ami cher Oliver Knussen disparu en 2018 dont il veut célébrer l’énergie, l’humour et l’esprit. Le jeu des lignes et la dimension polyphonique structurent l’écriture orchestrale où toute hiérarchie des pupitres est bannie. À travers le relais de timbres qui déplace le discours d’un instrument et d’un registre à l’autre, Benjamin fragmente l’écriture en brefs motifs stylisés, confiés aux différentes individualités de l’orchestre, qui interagissent, se superposent, se ramifient : plaintif pour les bois qui débutent l’œuvre, souple et caressant pour les cuivres doux (le tuba est à l’honneur), plus alertes pour les trompettes, en arabesque décorative pour la clarinette, joueur pour le couple des timbales, tendu et expressif pour les cordes… Le compositeur texture ainsi l’espace sonore du grave à l’aigu et tisse la dramaturgie dans un lent processus d’amplification qui culmine, sans excès cependant, avec la résonance enveloppante de la cymbale. L’œuvre est courte, ramassée et magnifiquement architecturée : « J’aime aller tout de suite au cœur des choses, à l’essentiel qui requiert une écoute attentive », nous confiait le compositeur. La dernière page est particulièrement émouvante, entre lyrisme des cordes et fragilité harmonique des bois : un bijou comme sait en ciseler ce maître du timbre, qui referme la soirée dans l’extatique beauté.
Crédit photographique : © Ensemble intercontemporain
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