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Les sortilèges et les ombres d’Hypnos selon Fanny Azzuro

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« Hypnos ». Joannes Brahms (1833-1897) : Six Klavierstücke, opus 118; Frédéric Chopin (1810-1849) ; Sonate pour piano n°2, en si bémol mineur, opus 35 « Funèbre »; Robert Schumann (1810-1886) : Nachtstücke, opus23: Alexandre Scriabine,(1873-1915) : deux nocturnes, opus 5; deux pièces pour la main gauche, opus 9; Frédéric Chopin (1810-1849) : deux des nocturnes de l’opus 9 n°1 en si bémol mineur, n°2 en mi bémol majeur; Clara Schumann (1819-1896) : trois pièces extraites des Soirées Musicales, opus 6; Edvard Grieg (1843-1907) : Pieèce lyrique, opus54 n°4; Ottorino Respighi (1879-1936) : notturno, extrait des six pièces pour piano. Fanny Azzuro, piano Yamaha CFX modèle 6559300. 2 CD Naïve, Enregistré en studio et en public du 9 au 13 mars 2026 à l’ABC Scène nationale de Bar-le-Duc. Notice de présentation en français et anglais. Durée totale : 105 minutes 59

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Avec le singulier itinéraire de son double album conceptuel « Hypnos », la pianiste signe un enregistrement d’une sincérité désarmante et d’une immense exigence poétique.

Voilà un album-récital qui échappe aux pièges habituels de la simple compilation. Placé sous l’égide d’Hypnos (le dieu antique du Sommeil, fils de la Nuit et des ténèbres, et le frère jumeau de Thanatos, le dieu de la Mort), il ne convoque pas que le repos ou la douce léthargie nocturne. Car Hypnos, c’est aussi l’incarnation de la dérive et de l’abandon aux territoires flous du rêve.

Pour traduire cette ambivalence, confronte tout d’abord audacieusement trois pans majeurs du romantisme noir. Réunir au sein d’un même disque l’opus 118 de Brahms, la Sonate funèbre de Chopin et les Nachtstücke op.23 de Schumann relève d’une intuition conceptuelle aussi saisissante qu’inédite. En dressant ce triptyque écrasant d’ombres et de noirceur, la pianiste s’écarte de toute zone de confort et impose une vision d’une cohérence radicale, où la force du projet artistique prime sur la démonstration instrumentale. L’exercice critique en devient particulièrement délicat et passionnant : face à cet enchaînement un rien étouffant de trois monuments, toute comparaison discographique stricte demeure un peu caduque, car il ne s’agit plus de mesurer l’interprète à l’aune des grands étalons du passé, mais plutôt de juger son geste au strict miroir du projet qu’elle s’est fixé.

On retrouve cette dialectique au cœur même de l’univers brahmsien de l’Opus 118, tendu entre dimension tragique explicite et confidence plus ouatée et méditative. Mais, dans la grande Ballade en sol mineur (n°3), l’obsession de la suspension atmosphérique tend à lisser les relances rhétoriques ; à trop figer la pulsation nocturne, les reprises et redites quasi textuelles perdent de leur charge expressive, par un léger manque de variété de touche ou de coloris. Le feu couve sous la cendre, mais tend à s’étioler. Cette tension est plus immédiatement restaurée dès que la polyphonie se crispe. L’Intermezzo en la mineur inaugural voit se déployer ainsi une sonorité presque symphonique, d’une belle ampleur, où gronde un orage contenu dans une matière sonore magnifiquement éclatée. Si la tendresse d’intention, un rien monochrome, de l’ Intermezzo en la majeur qui lui répond s’appuie sur un jeu de main droite raffiné et une belle souplesse d’articulation, l’Intermezzo en fa mineur (n°4) s’impose comme une réussite absolue : mené sans complaisance, son contrepoint acéré s’embrase d’une passion furieuse dans une coda d’une véhémence aussi inhabituelle que féroce. La Romance en fa majeur (n°5) est un autre sommet par sa variété de couleurs : loin de toute lourdeur, elle est baignée d’une lumière aussi diaphane dans son choral liminaire qu’impressionniste dans toute sa section centrale magnifiée par une sonorité cristalline. Enfin, l’intermezzo final en mi bémol mineur est conduit dans un tempo et des nuances moins retenus qu’à l’accoutumée, tissé d’arabesques ténébreuses gravitant autour du motif stylisé du Dies Irae initial ; sa partie centrale tire vers la ballade nordique, mais au total il y manque, dans l’implacable et désarmante coda, peut-être ce creuset métaphysique et cette gravité insondable qui font tout le prix d’autres lectures.

La Sonate n°2 op.35 de Chopin – placée dans le prolongement funèbre du dernier Klavierstück brahmsien – est marquée par une originale stratégie de la temporisation. Le premier mouvement, dont la reprise intégrale (y compris celle du Grave liminaire) est observée, est mené par paliers successifs ; la pianiste retient ostensiblement tout emportement romantique excessif pour en privilégier l’originale articulation formelle : elle garde la bride courte au cours du développement et thésaurise ainsi l’énergie pour une coda enfin dévastatrice et paroxystique. Dans les mouvements médians, c’est plutôt le cantabile et la veine expressive du discours qui retiennent l’attention (trio rêveur du Scherzo, partie médiane immatérielle de la Marche funèbre). Le chant et le lyrisme le plus pur cherchent obstinément à l’emporter sur toute urgence théâtrale ou autre vision uniment macabre, avec une mise à distance pudique du sardonique (dans les sections vives du Scherzo) ou de l’effroi (la Marche, dans ses sections extrêmes comme étrangement « regardée » tel un cortège passant à distance). Enfin, le Finale, tenu dans une nuance constante mezzo voce, à l’exception des ultimes accords d’une sécheresse foudroyante, dépasse le traditionnel cliché du « vent balayant les feuilles sur les tombes » (Anton Rubinstein) et devient flux insaisissable, cauchemar se dérobant à mesure qu’on tente de l’isoler, loin de tout réveil : s’y trouve ainsi scellé l’un des moments les plus troublants et fantomatiques de tout l’album.

On retrouve cette même instabilité dans le voltage expressif au fil des plus rares Nachtstücke op.23 de , pour une vision quelque peu inégale, mais rachetée par d’irrésistibles éclairs de magie poétique. Dès le Mehr langsam, oft zurückhaltend initial, fait valoir une science raffinée du toucher, révélant dans le grave un piano d’un boisé et d’une verdeur magnifiques. Toutefois, au fil des réexpositions du refrain, une légère précipitation du tempo et une certaine instabilité dans la métrique rendent le trajet moins inéluctable qu’on ne l’espérerait. Le Markirt und lebhaft(n° 2) séduit par son ton subitement léger et sarcastique, oscillant entre rires grimaçants et menaces d’elfes bonhommes ou maléfiques. La quasi-valse bancale du Mit großer Lebhaftigkeit (n° 3) est quant à elle restituée avec une sève et un relief saisissants par cette science innée du rebond et du décalage rythmique. Enfin, le Einfach conclusif s’impose comme un sommet absolu de poésie nocturne : porté par un sens souverain du phrasé et du coloris, ce moment de pure grâce boucle en beauté ce premier disque, et assume un magnifique pendant tout de sérénité retrouvée aux premières mesures de l’opus 118 de Brahms qui ouvraient le programme.

Si le premier disque explore donc ces zones de fureur et d’angoisse, le second volet opère une troublante métamorphose en clair-obscur. Fonctionnant beaucoup plus au coup de cœur instinctif, il s’articule comme une ample respiration venant rompre l’atmosphère parfois angoissante et cloîtrée du premier volet. L’album adopte alors une allure kaléidoscopique plus proche des clartés aurorales : la pianiste se fait plaisir au travers de pièces qui lui tiennent à cœur.

On connait son attachement au répertoire romantique russe – et dans le prolongement de son interprétation incandescente des Préludes de l’opus 11 de Scriabine précédemment parus chez Naive, les deux Nocturnes de l’opus 5 expurgés de tout esprit salonard, ou les Prélude et nocturnes pour la seule main gauche de l’opus 9, superbement articulés, donnant l’illusion confondante de l’usage des dix doigts, montrent une affinité élective de l’interprète avec la première manière du compositeur-théosophe.

Pour un retour à Chopin, Fanny Azzuro s’en tient aux deux premiers Nocturnes de l’opus 9 et esquive ainsi l’agitation du troisième. Certes, dans ces pages archiconnues, on relèvera pour le premier un élan un rien nonchalant dans l’ordonnancement des nuances et des tempi – mais toute la section centrale se révèle quasi lunaire, savamment enrobée par un usage très personnel de la pédale.

Moments forts de cette traversée, les trois pièces retenues des Soirées musicales op.6 de – les n° 2 (Notturno), n° 3 (Mazurka) et n° 4 (Ballade), d’une poésie très singulière, sont défendues avec un timbre exquis et une magnifique liberté de ton.

Cette même sensibilité culmine également dans le Notturno op. 54 n° 4, l’une des plus célèbres pièces lyriques d’. Pour conclure avec le Notturno d’, moins couru mais superbe, donné avec un sens de la couleur presque impressionniste et une piquante alacrité harmonique, la pianiste rend un vibrant hommage à ses origines italiennes, faisant chanter ces lignes diaphanes avec une clarté méditerranéenne et un sens de la ligne très raffiné.

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« Hypnos ». Joannes Brahms (1833-1897) : Six Klavierstücke, opus 118; Frédéric Chopin (1810-1849) ; Sonate pour piano n°2, en si bémol mineur, opus 35 « Funèbre »; Robert Schumann (1810-1886) : Nachtstücke, opus23: Alexandre Scriabine,(1873-1915) : deux nocturnes, opus 5; deux pièces pour la main gauche, opus 9; Frédéric Chopin (1810-1849) : deux des nocturnes de l’opus 9 n°1 en si bémol mineur, n°2 en mi bémol majeur; Clara Schumann (1819-1896) : trois pièces extraites des Soirées Musicales, opus 6; Edvard Grieg (1843-1907) : Pieèce lyrique, opus54 n°4; Ottorino Respighi (1879-1936) : notturno, extrait des six pièces pour piano. Fanny Azzuro, piano Yamaha CFX modèle 6559300. 2 CD Naïve, Enregistré en studio et en public du 9 au 13 mars 2026 à l’ABC Scène nationale de Bar-le-Duc. Notice de présentation en français et anglais. Durée totale : 105 minutes 59

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