À Montauban, quarante ans de Passions baroques
La douzième édition du festival Passions Baroques à Montauban célébrait cette année le quarantième anniversaire de l’Orchestre baroque de Montauban, devenu Les Passions en 2003.

À cette occasion, son chef fondateur Jean-Marc Andrieu, a officialisé la fusion administrative de l’ensemble avec l’association Anima Nostra, qui porte le chœur de chambre Dulci Jubilo, dirigé par Christopher Gibert, et gère plusieurs autres festivals, dont celui de l’abbaye de Beaulieu en Rouergue.
Le festival a débuté avec le Trio Passegiata, puis l’ensemble romévien La Main Harmonique dans son dernier programme À la lumière des étoiles.
Jeudi 8 octobre, au Théâtre Olympe de Gouges, le concert anniversaire des Passions se remémore d’abord les souvenirs des premiers temps avec le programme de leur premier disque paru discrètement en 1993 chez ARB (at 1503), consacré à des concertos pour flûte de Leclair et Telemann, mais aussi pour violon de Vivaldi (Il Piacere), avec deux suites pour cordes de Purcell. Puis ils reprenent leur programme emblématique des « Plus beaux airs de Hændel » avec la soprano Julia Wischniewski (cf. lien plus haut).
Gli Incogniti ou la dynamique jubilatoire de Vivaldi
Le lendemain, toujours au Théâtre Olympe de Gouges, une mémorable soirée Vivaldi, célébre un autre anniversaire, les vingt ans de Gli Incogniti, créé par la violoniste Amandine Beyer. Le programme entièrement consacré au prêtre roux, a été concocté, comme la plupart de ceux de l’ensemble, par le musicologue André Fourès. À cet ensemble de cordes et continuo, Amandine Beyer aime « apporter l’oxygène » d’instruments à vent, comme le basson virtuose de Pérez Marin.
Parmi les meilleurs actuellement dans la musique de Vivaldi, Gli Incogniti apporte un démenti magistral aux mauvaises langues, qui affirmaient que Vivaldi avait composé 600 fois le même concerto, en servant cette musique virtuose, parfois endiablée ou profonde avec enthousiasme et un plaisir fou. Ils illustrent à merveille toute l’inventivité instrumentale du Vénitien, qui ose des combinaisons instrumentales parfois étonnantes, comme le Concerto pour violoncelle et basson en mi mineur RV 409, où les solistes dialoguent indépendamment de l’orchestre. Grâce à la vivacité et la réactivité des instrumentistes, qui s’interpellent et se répondent joyeusement, c’est une fête de tous les instants.
Cette invention se révèle au détour de chaque phrase, voire chaque note, au travers d’ornements, de récits, de diminutions, de cadences. D’ailleurs Vivaldi poussait ses élèves à improviser afin d’atteindre le stade transcendantal postérieur à l’étude. Il est le premier à musicien à utiliser la virtuosité non plus comme un moyen de mise en valeur personnel, mais comme un langage musical à part entière.

Dans ce programme riche, varié, aux couleurs multiples, on relève une œuvre d’une audace particulière et d’une étonnante modernité, le Concerto pour violon en mi mineur RV 278, dont l’atmosphère dramatique peut faire penser à une pièce préromantique.
On ne peut oublier le virevoltant Concerto fatto per Mr. Pisendel pour violon en la majeur RV 340 « Per il coglioni », qui donne son titre au concert. Amandine Beyer raconte qu’il faisait partie d’un ensemble de concertos commandés par le fameux orchestre de Dresde. Mais les Allemands l’avaient renvoyé au compositeur car ils ne parvenaient pas à résoudre une phrase qu’ils jugeaient incomplète. Il s’agissait d’une question de chiffrage de la basse, mais vexé, Vivaldi le leur renvoya avec la mention dans la marge « Per il coglioni » (pour les couillons), estimant qu’ils étaient incapables de surmonter cette difficulté apparente par l’improvisation.
Un peu comme en jazz, la Sinfonia Improvvisata en do majeur RV802 fait intervenir successivement chacun des instrumentistes pour un bref et brillant solo. Outre la virtuosité folle des violonistes, on y apprécie la souplesse du phrasé du basson d’Alejandro Pérez, l’intensité du violoncelle de Frédéric Baldassare, la précision délicate du théorbe et de la guitare baroque d’Elias Conrad, ainsi que le chant particulier du violone (et non pas la contrebasse) de Baldomero Barciela, sans oublier la justesse du continuo d’Anna Fontana au claviorganum. Ce dernier instrument, revenu en vogue depuis une trentaine d’années, fut commandé en 1994 par Jean-Marc Andrieu au regretté facteur d’orgue Etienne Fouss et au maître facteur de clavecin Philippe Humeau, pour le conservatoire de Montauban. Il s’agit d’un clavecin surmontant un orgue coffre auquel il est accouplé.
Enfin, deux autres concertos pour violon, le RV 128 en ré mineur, puis le RV 224 en ré majeur, reliés par le Recitativo RV 208 en si mineur concluent ce concert mémorable. En rappel, Gli Incogniti gratifie le public déchaîné du délicieux mouvement alternatif, tout en pizzicatti, du Concerto RV 231 « Per Chiaretta ». L’enregistrement de ce programme est annoncé pour février 2027.
À l’issue du concert, les musiciens offrent encore au public un agréable moment d’échange en bord de scène, répondant aux questions parfois pointues des mélomanes montalbanais. On apprend qu’Amandine Beyer a commencé la musique par la flûte à bec, qu’elle fit la connaissance de Jean-Marc Andrieu lors de la fameuse académie baroque de Balbastre, qu’elle joua pour la première fois les Quatre Saisons de Vivaldi, avec Les Passions, à la Chapelle des Carmélite de Toulouse, après avoir remporté le premier prix du concours Antonio Vivaldi de Turin en 2001. L’ensemble avait donné une séance scolaire dans la matinée, qui avait parfaitement fonctionné.
Un bal baroque au musée
Le lendemain après-midi, la cour du musée Ingres-Bourdelle accueille un bal baroque autour des Passions en petit ensemble et du danseur et chorégraphe Guillaume Jablonka. Quelque 250 participants s’initient aux pas de la danse baroque jusqu’à élaborer une mini chorégraphie collective sous les indications du maître à danser. Ce moment ludique et convivial, parfois empreint de grâce, est une joyeuse parenthèse au cœur de ce week-end et une présence visible du festival Passions Baroques dans la ville. Interprète, chorégraphe, professeur pour amateurs et professionnels, Guillaume Jablonka a créé la compagnie Divertimenty en 2006. Depuis 2007, il enseigne la danse baroque au Théâtre Molière Sorbonne et intervient à l’école Luthier Dansa de Barcelone.

Le mythe d’Orphée raconté aux enfants
Le dimanche matin, les enfants sont à l’honneur au Théâtre Olympe de Gouges pour Le Chant d’Orphée, un petit bijou d’intelligence théâtrale et musicale, proposé par la compagnie Tel jour telle nuit. Seule en scène, drapée dans un costume magnifiquement peint, représentant un décor à lui seul et accompagnée de sa viole de gambe, Marie-Bénédicte Souquet raconte l’histoire d’Orphée à la manière d’un conte africain.
Et si l’opéra devenait une aventure à vivre dès l’enfance ? Marie-Bénédicte Souquet entraîne les jeunes spectateurs et leurs parents au cœur de l’un des plus grands mythes de l’Antiquité, celui d’Orphée, prêt à braver les enfers pour retrouver Eurydice, son amour disparu.

Au-delà d’un spectacle, il s’agit d’une première rencontre avec l’univers lyrique, puisque tantôt a cappella, tantôt avec sa viole, elle ponctue son récit d’extraits d’Orfeo et du superbe Si dolce è il tormento de Monteverdi, d’Orfeo ed Euridice de Glück, terminant par la mort de Didon du Didon et Énée de Purcell. Le récit permet d’aborder des sujets profonds comme la mort et cela fait mouche auprès du jeune public.
Le conte de quarante minutes se prolonge par un moment d’échange où les jeunes spectateurs expriment leurs émotions, leurs questions et leur regard sur le récit. Et cela fonctionne parfaitement avec des interventions d’une grande pertinence de leur part. Une représentation scolaire avait obtenu un vif succès vendredi 9 octobre.
Un Messie tronqué ?
Le festival s’achève le dimanche après-midi à l’église Saint-Jacques avec le célèbre oratorio de Hændel Le Messie, par le Chœur régional d’Auvergne et Les Passions, sous la direction de Blaise Plumettaz.
Cet oratorio inclassable ressemble à un ovni musical, sans trame et sans drame par lequel Hændel et son librettiste Jennens tracent le parcours du Christ à travers des extraits de nombreux livres bibliques, restituant les annonces prophétiques, de sa naissance, de sa mort et de sa résurrection. Avec des moyens limités à un orchestre de cordes, parfois appuyé par les hautbois et plus rarement la trompette, Hændel a brossé en trois semaines une audacieuse alternance de récitatifs, d’airs et de chœurs, qui restituent un véritable portrait du Messie.

Un regret et une incompréhension : le chef a choisi de n’en donner que les deux premières parties, omettant la troisième et concluant l’ouvrage sur l’Alleluia, ce qui peut se concevoir. Ce choix curieux interroge toutefois. Ne voulait-il pas trop allonger la durée du concert, présumant des capacités de concentration du public ? L’œuvre est pourtant très connue et son succès ne s’est jamais démenti depuis sa création à Dublin en 1741. Des choristes témoignent qu’ils auraient volontiers chanté cette troisième partie. On ressort frustré quelque-part de ne pas avoir entendu le bel air de basse The trumpet shall sound, ainsi que le merveilleux duo O death, where is thy still ? ainsi que le monumental chœur Worthy is the lamb that was slain et la vaste fugue de l’Amen final. Quoi qu’il en soit, bon nombre d’auditeurs n’ont pas dû s’en rendre compte…
L’interprétation de ce chef-d’œuvre universel est à la hauteur de nos espérances avec un orchestre rompu de longue date à l’ouvrage, un chœur de bon niveau, bien préparé, à la diction claire et des solistes concernés et brillants, qui travaillent souvent ensemble, notamment au sein de l’Ensemble Ariès.
Bien que ses interventions soient limitées, la soprano Alice Ungerer est touchante dans le récit de la nativité et l’aria de louange Rejoice greatly o daugther o Sion (réjouis-ti grandement ô fille de Sion), ainsi que le duo pastoral He shall feed his flock like a shepperd (il fera paître son troupeau comme un berger). Les basses Romain Bockler et Jérémy Bertin donnent une dimension à la fois dramatique et consolatrice à l’ensemble. Les airs d’alto sont confiés au contre-ténor Sylvain Manet, qui les délivre selon une présence très expressive. Quant au ténor Davy Cornillot, il lui échoit le rôle écrasant de tenir l’ensemble du récit, ce dont il se sort à merveille, habitué au rôle de l’Évangéliste dans les passions de JS Bach.
Mais le personnage principal de l’ouvrage, c’est le chœur, dirigé avec beaucoup de justesse par Blaise Plumettaz, dont les membres chantent avec enthousiasme et allégresse.











