À Genève, heureux mariage de Leoš Janáček avec Manuel de Falla
Sous le titre évocateur de « Gitanes », le théâtre de la Cité Bleue propose une très belle réalisation du Journal d’un disparu de Leoš Janáček couplé avec L’Amour sorcier de Manuel de Falla mettant en valeur la luminosité et le charme insolents et bienvenue du ténor Petr Nekoranec.
En 1916, un quotidien tchèque publie une vingtaine de courts poèmes populaires et anonymes moraves qui racontent l’aventure amoureuse d’un jeune homme de la terre avec une gitane, aventure qui l’amène à renier sa famille et les principes d’une éducation stricte et sévère pour suivre l’irrésistible chemin de l’amour. Dès l’année suivante de la parution, Leoš Janáček s’attellera à la composition d’un cycle de vingt-deux mélodies qui verra sa création en 1921 au Théâtre Reduta de Brno, sous le titre du Journal d’un disparu. La version proposée par le Théâtre de La Cité Bleue est fort intelligemment orchestrée par le compositeur français Arthur Lavandier. Loin de donner l’impression d’un pastiche de la musique de Leoš Janáček, il nous offre une musique aux couleurs si particulières qu’elle laisse une impression d’assimilation totale au compositeur tchèque.
Dans la pénombre, derrière un rideau de tulle légère, on distingue la quinzaine de musiciens de l’orchestre de Chambre de Genève disposés en fond de scène totalement noir. Précis et en verve, Raphaël Merlin dirige son ensemble avec rigueur et autorité. Ne s’occupant pratiquement jamais de ses solistes, il module néanmoins superbement les ardeurs de son orchestre pour laisser au chant tout l’espace pour s’exprimer. Tout est remarquablement travaillé dans cette partition où s’enchainent les mélodies sans qu’elles apparaissent laisser d’autres repères qu’une parfaite connaissance des textes tant poétiques que musicaux. A ce jeu, il faut reconnaitre que le ténor tchèque Petr Nekoranec (Janik) est totalement à l’aise. Sortant d’un récent enregistrement de cette œuvre (Dux), il combine l’avantage de s’exprimer dans sa langue natale avec une vocalité de belle et grande élégance. Dès les premières notes, on sent en lui l’étoffe d’un grand chanteur. Nos lignes l’avaient déjà remarqué dès 2016 même s’il semble que les registres dans lesquels ses premières apparitions l’ont vu s’exprimer n’étaient pas tout à fait pour son type de voix. Ici, il est lumière. Touchant à l’extrême lorsque sa voix le porte dans les aigus, avec le charme de pianissimo comparables à ceux qu’on apprécie chez Benjamin Bernheim, il possède une autorité vocale sans âpreté dans le médium. A ses côtés, la mezzo-soprano Isabelle Druet (Žofka) se débat avec succès dans l’aigu de son spectre vocal mais on la retrouve bien plus à l’aise ans ses deux interventions de L’Amour sorcier de Manuel de Falla couplé sans presque aucune interruption au Journal d’un disparu. On apprécie en particulier son Canción del amor dolido qu’elle aborde avec une fougue ravageuse et convaincante.
Un mot de la mise en scène de Sandrine Anglade. Les livrets de ces deux pièces relatant plus les états d’âme de deux amoureux que des faits limitent les grandes intentions scéniques. Ainsi, la metteuse en scène française borne son propos scénique à une bienvenue économie d’effets et de déplacements. Tout comme sont subtils les éclairages de Caty Olive. On s’immobilise dans la pensée, on marche dans l’action et on court dans la joie de l’amour. On touche à l’essentiel et c’est bien ainsi.














