Dame Joan Sutherland, l’unique
S’étant peu produite en concert ou à l’opéra en France, son nom est moins familier aux mélomanes français qu’à leurs voisins anglo-saxons. Joan Sutherland fut pourtant sans conteste la plus grande soprano colorature de la deuxième moitié du XXe siècle. Ce 7 novembre 2026 marque le centenaire de sa naissance.
Citons l’article en forme d’hommage que lui a consacré la revue Diapason dans son numéro de juin 2026 : « le 17 février 1959, sa Lucia [di Lammermoor] met le feu à Covent Garden. Elle incarne la pureté d’un certain bel canto, avec un cantabile sur le souffle, une virtuosité inouïe jusque-là, des colorations infinies. » Le public londonien, réputé pour son flegme, lui fait un triomphe. La presse du lendemain lui consacre sa une. En l’espace d’une soirée, une nouvelle diva était née.
La Stupenda
L’année suivante, à La Fenice de Venise, nouveau triomphe dans un opéra alors oublié : Alcina de Haendel. Le public italien, expert en voix s’il en est, lui décerne aussitôt le surnom qui s’impose et qui lui restera : La Stupenda ! Stupéfiante, en effet, est cette voix d’une agilité sans égale dans les trilles et traits de virtuosité, d’une sûreté absolue dans l’aigu, douce et caressante dans les épisodes tendres, mais dotée de solides réserves de puissance pour affronter le répertoire dramatique, auquel on la destinait à l’origine.
Car rien dans la carrière de Joan Sutherland ne devait se dérouler comme prévu. Née le 7 novembre 1926, à Sydney, dans la lointaine Australie, elle prend des leçons auprès de sa mère, dotée d’une belle voix de mezzo-soprano et qui aurait pu se lancer dans une carrière de cantatrice. Joan travailla d’abord la même tessiture de mezzo, avant que l’on s’avise que ses aigus lui permettaient de se tourner vers les rôles de soprano. Pour sa mère, la championne wagnérienne Kirsten Flagstad devint alors le modèle et la voie à suivre. Mais c’était avant qu’un jeune pianiste australien, Richard Bonynge, son cadet de quatre ans, n’entreprenne de lui faire découvrir l’extension insoupçonnée de sa tessiture aigüe, l’aidant avec habileté à conquérir une à une toutes les notes du registre haut jusqu’au contre-mi.
Munie d’une bourse gagnée lors d’un concours de chant en Australie, Joan Sutherland partit pour Londres avec un diplôme de sténo-dactylo en poche, dans l’éventualité d’un échec à faire reconnaître ses dons. Début 1952, elle est engagée dans la troupe du Royal Opera House, à Covent Garden, et paraît très vite sur scène dans de petits rôles. Un enregistrement et des photos immortalisent ainsi une série de représentations en novembre 1952 dans lesquelles elle incarne le petit rôle de Clotilde auprès de la légendaire Norma de Maria Callas. Sur les conseils avisés de son accompagnateur et « coach » vocal Richard Bonynge, qu’elle épouse en 1954, Joan Sutherland apprend son métier sur le tas au sein de la meilleure école qui soit : la troupe d’une grande scène lyrique… jusqu’à cette soirée de février 1959 où sa carrière prend son envol définitif, l’emmenant dès lors de sommets en sommets. Désormais, elle ne se produira que devant des salles combles.
Un carré d’as : Sutherland, Horne, Pavarotti, Bonynge
La suite est connue. Grâce à l’inlassable curiosité de son mari pour des œuvres oubliées ou négligées, elle combine grand répertoire, redécouvertes et raretés. Car entre-temps Richard Bonynge, qui a appris le métier de chef d’orchestre, devient son accompagnateur quasi-exclusif. Extraordinaire couple d’artistes qui enregistre alors année après année une suite de grandes références discographiques – récitals d’airs et intégrales d’opéras – dans les répertoires qu’ils défendent avec une passion communicative : du premier bel canto baroque (Haendel et ses contemporains) jusqu’au bel canto romantique italien (de Rossini au jeune Verdi) et à l’opéra romantique français (de Léo Delibes à Jules Massenet). A ce couple s’ajoutent deux autres phénomènes vocaux : Marylin Horne, mezzo colorature douée d’une éblouissante agilité vocale, et Luciano Pavarotti, voix naturelle de ténor comme il n’en existe qu’une seule par siècle. Ensemble ils multiplieront les enregistrements et récolteront sur scène d’interminables ovations.
Joan Sutherland se produira principalement dans le monde anglo-saxon, en un âge d’or qui accordait encore la prééminence aux chanteurs sur les chefs ou les metteurs en scène, offrant au public le luxe d’un chant souverain dans des décors et des costumes mettant en valeur la vérité dramatique ou l’essence comique des œuvres interprétées. Car celle qui incarne sur scène tant d’héroïnes condamnées à mort ou à la folie (Lucia, Norma, Violetta, Marie Stuart…) a aussi besoin de rire et de s’amuser. D’où une série de rôles plus « légers », telles La Fille du régiment ou La Veuve Joyeuse, dans lesquels elle dévoilera, pour la plus grande joie de son public, une face inattendue de son talent.
Un documentaire qui lui est consacré s’intitule avec à-propos « The reluctant Prima Donna ». Dame Joan Sutherland (elle sera anoblie par la reine Elisabeth) garda en effet toute sa vie un regard distancié et amusé sur l’adulation dont elle faisait l’objet de la part d’un public enthousiaste, parfois jusqu’au délire. Ce côté très naturel de sa personnalité et un sens de l’humour toujours vif la rendent évidemment encore plus attachante aux admirateurs qu’elle conserve aujourd’hui encore, seize ans après sa mort, le 10 octobre 2010, à l’âge de 84 ans. Son mari, Richard Bonynge, à qui l’exceptionnelle carrière de Joan Sutherland doit tant, vient quant à lui de fêter ses 95 ans.
Une abondante discographie
Les premiers enregistrements en studio remontent à 1959. La voix restera parfaite jusqu’à la mi-temps des années 70, avant que le timbre ne perde en fraîcheur et en transparence, mais elle conservera jusqu’à la fin de sa carrière une technique à toute épreuve et des aigus glorieux. La totalité de ses enregistrements en studio vient d’être rééditée par la firme Decca en 3 coffrets destinés à tout amateur de grande voix :
1. « Récitals et Oratorios » (37 CD), un coffret dans lequel on trouve plusieurs enregistrements mythiques, tels l’album Donizetti et Verdi sous la direction de Nello Santi (1959), le double album « The Art of the Prima Donna » sous la direction de Francesco Molinari-Pradelli (1960), tous les suivants étant ensuite dirigés par Richard Bonynge : « Command Performance » (1962), « The Age of Bel Canto » (1963) et « Romantic French Arias » (1969). On trouve ici la quintessence de son art dans un vaste répertoire allant du baroque au romantisme au travers d’une riche compilation d’airs d’opéras plus ou moins connus et le plus souvent irrésistibles.
2. Toutes ses intégrales d’opéra enregistrées entre 1959 et 1970 (49 CD), un coffret contenant plusieurs références absolues – Alcina, Semiramide, La Sonnambula, Norma, I Puritani, Lucia di Lammermoor…
3. Toutes ses intégrales d’opéra enregistrées entre 1971 et 1988 (46 CD), un coffret moins indispensable.
Bibliographie et vidéographie
Enfin, pour celles et ceux qui voudraient approfondir leur connaissance du sujet, il est possible de se procurer « The Joan Sutherland Album » (1986), compilation de photos publiques et privées, ainsi qu’une biographie en anglais signée Norma Major, épouse de l’ancien premier ministre britannique (1987) et une autobiographie en anglais (1997). Opéra Magazine a, pour sa part, consacré deux grands dossiers à Joan Sutherland (en novembre 2006 et décembre 2010). Quant à l’abondante filmographie, il faut retenir en priorité le documentaire déjà cité que lui a consacré Steve Cole : « The reluctant Prima Donna » (2006), excellente introduction à cette reine de cœur que fut la seule, l’unique « Dame Joan ».















