Strasbourg : Ariane à Naxos sous la dictature des colonels
Chrysoline Dupont inaugure sa première saison à la tête de l’Opéra national du Rhin par Ariane à Naxos de Richard Strauss avec une distribution de jeunes chanteurs souvent en prise de rôle. La mise en scène classique et précise de Myriam Marzouki et la direction attentive de Christoph Koncz leur apportent un soutien idéal.
La scénographie choisie par Myriam Marzouki fait penser à celle d’André Engel en 2010, lors de la dernière apparition à l’Opéra national du Rhin du chef d’œuvre de Richard Strauss : même cadre d’une île grecque (Naxos du titre peut-être) avec la mer étale en fond de scène dans les élégants décors d’Alex Eales, même transformation du commanditaire viennois de l’opéra donné en deuxième partie en un riche potentat local mais qui n’apparaît cette fois jamais, même situation dans les années soixante du siècle dernier dans les costumes colorés de Laure Mahéo, même lumières ensoleillées et méditerranéennes de Fabrice Kebour. Cependant Myriam Marzouki a souhaité y introduire le contexte politique et une réflexion sur la difficulté d’être un artiste libre sous un régime totalitaire. À la fin du prologue, la villa cossue du magnat est envahie par des émeutiers qui y tendent une banderole « Démocratie ». On la retrouve très dégradée pour l’acte de l’opéra qui suit et ce sont ses murs éventrés et ses tables renversées qui figurent « l’île déserte » où s’est réfugiée Ariane, ce qui permet astucieusement d’y montrer les chanteurs se préparant à entrer en scène ou le Compositeur et les Maîtres de musique et de danse leur donnant d’ultimes indications. Annoncée dès le prologue par l’Officier qui vient visiter Zerbinetta, la brutalité de la répression policière et militaire s’abat sur chacun à la toute fin. Cet ajout politique apporte finalement peu au livret de Hugo von Hofmannstahl et à la partition de Richard Strauss dont la légèreté, comme le notent fort pertinemment Myriam Marzouki et son dramaturge Sébastien Lepotvin, contraste avec la période de leur composition en pleine Première Guerre mondiale.

Le prologue est une franche réussite, utilisant toutes les possibilités du décor et de son escalier tournant. Par des indications scéniques variées, une forte caractérisation et une direction des chanteurs précise, Myriam Marzouki rend à la fois vivants et lisibles les nombreux chassés-croisés et échanges de courtes répliques. Le Majordome de Christian Heller y est un parfait meneur de jeu. L’opéra lui-même séduit moins, plus banal, plus conventionnel, moins inspiré. Ariane a beau dévider son fil (rouge) hors de sa mallette, ses longues plaintes et l’immense duo final avec Bacchus demeurent trop statiques. Quant aux interventions de Zerbinetta et ses comparses, même traitées façon comédie musicale dans la chorégraphie de Jean-François Kessler, elles manquent de vitalité, de subtilité et de comique.

Poursuivant son évolution vocale de mezzo-soprano à soprano dramatique, Eugénie Joneau (ancienne artiste de l’Opéra Studio de l’OnR) aborde pour la première fois et avec réussite le rôle d’Ariane. Sa voix au timbre riche et au médium nourri, la puissance de sa projection, l’intensité de ses aigus jamais criés la destinent aux grands et lourds rôles de tragédienne. En troupe à Francfort, le ténor AJ Glueckert est un superbe Bacchus, dardant d’héroïques et péremptoires aigus mais tout aussi capable de subtiles inflexions. La prise de rôle de Julie Roset en Zerbinetta était très attendue. Elle en possède en effet la fraîcheur vocale, la largeur de l’ambitus, la précision des coloratures et la séduction scénique. Peut-être mal remise d’une indisposition qui l’a contrainte à renoncer à la première, la voix sonne toutefois ce soir un peu petite face au fort format de ses partenaires et le suraigu est parfois tendu.

Dorottya Lang campe un excellent Compositeur, à l’homogénéité vocale parfaite et à l’intensité touchante autant dans la détresse que dans le lyrisme de ses émois amoureux face à Zerbinetta. Un peu trop véhément, le Maître de musique de Jochen Kupfer contraste avec le Maître à danser bien dessiné, au chant soigné et fort drôle de Lucas Pauchet. Mis à part l’Arlequin assez peu marquant de James Newby, le quatuor de commedia dell’arte et le trio des Naïades sont tout deux composés de membres actuels de l’Opéra Studio. Si tous s’impliquent avec conviction et énergie, y compris dans les chorégraphies, leur homogénéité reste cependant perfectible, tout particulièrement du côté des Naïades.
Dirigés par leur directeur musical actuel, Christoph Koncz, les pupitres de l’Orchestre désormais national de Mulhouse sont fort exposés par l’effectif réduit (une petite quarantaine d’instrumentistes) demandé par la partition. Chacun fait preuve individuellement d’une haute qualité mais l’ensemble manque quelque peu d’homogénéité, avec des bois trop en avant. Le chef assure un soutien attentif au plateau et soigne les textures chambristes mais l’envolée finale manque tout de même un peu d’ampleur.















