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Reprise de Don Giovanni à Tourcoing, quand le classicisme paie

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Tourcoing. Théâtre Municipal. 05-XII-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Don Giovanni, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Pierre Constant. Décors : Roberto Platé. Costumes : Jacques Schmidt, Emmanuel Peduzzi. Lumières : Jacques Rouveyrollis, réalisées par Robert Vucko. Chorégraphie : Béatrice Massin. Avec : Nicolas Rivenq, Don Giovanni ; Delphine Gillot, Donna Elvira ; Alan Ewing, Leporello ; Salomé Haller, Donna Anna ; Simon Edwards, Don Ottavio ; Renaud Delaigue, le Commandeur et Masetto ; Ingrid Perruche, Zerlina. Ensemble Vocal de l’Atelier Lyrique de Tourcoing. La Grande Ecurie et la Chambre du Roy, direction : Jean-Claude Malgoire

Cette année, Tourcoing se donne de petits airs de Scala de Milan, mais sans scandale, en ouvrant très tard sa saison lyrique, avec ce Don Giovanni de Mozart. Après 2001, c’est la deuxième reprise de cette production qui fut créée en 1995, et obtint cette année-là le Prix du meilleur spectacle lyrique du Syndicat Professionnel de la Critique. La mise en scène de Pierre Constant n’a rien perdu de sa force, et mérite assurément autant ses récompenses que ses reprises, à Tourcoing et ailleurs en France.

C’est un spectacle classique, qui ne cherche pas à réinventer le mythe, mais c’est un spectacle vivant, dans lequel les acteurs sont bien dirigés, et ont une véritable épaisseur théâtrale. L’action se déroule dans un décor unique, aux murs percés de portes et de fenêtres, qui évoque tantôt une place, la façade d’une demeure, ou un hall d’entrée. Ce beau décor, aux nombreuses portes et cachettes, est aéré, et donne beaucoup de possibilités de mouvements et de variété dans le jeu de scène. Parmi les scènes marquantes : le « viol » de Donna Anna (c’est en fait elle qui poursuit son agresseur, et finit par le chevaucher), la mort poignante du commandeur, pour lequel Don Giovanni semble éprouver beaucoup de compassion, couvrant le mourant de son corps comme pour le réchauffer. La fête dans le château est une vraie débauche (la mise en scène, sans être vulgaire, appelle un chat un chat), que viennent à peine interrompre les trois masques, et se clôt par une vision très spectaculaire : Don Giovanni presque écartelé, qui se libère de ses liens par un effort surhumain, et fait reculer ses agresseurs en faisant tournoyer les cordes comme des fouets. On notera encore la manière fluide et naturelle dont Constant règle les travestissements du début de l’acte II, et un grand sextuor lisible et efficace. Et on ne peut passer sous silence la scène finale, qui est sûrement la plus marquante de toutes : le Commandeur n’apparaît pas, c’est un esprit frappeur qui fait s’envoler les chaises, et il est chanté depuis la fosse d’orchestre, en vraie voix d’outre-tombe. Ce dispositif simple est bien plus percutant qu’une statue qui bouge ou qu’un autre procédé plus sophistiqué ! Le renvoi de Don Giovanni vers les enfers fait lui aussi beaucoup d’effet : il se tord de douleur et d’effroi, se dirige vers le rideau, qui le happe et le hisse, pantelant, vers les cintres. Naturelle, efficace et esthétique, cette production est la preuve qu’on peut faire un spectacle classique et respectueux de l’œuvre sans être poussiéreux, ni ressasser ce qui a déjà été vu cent fois.

Brillante d’un point de vue scénique, cette représentation l’est cependant un peu moins d’un point de vue musical, par la faute d’une distribution inégale, et qui partage un manque d’italianita assez pénalisant, chacun semblant plus préoccupé d’expressivité que de beau chant.

Déjà présent lors de la création de cette production il y a dix ans, est un Don Giovanni de belle prestance, tant vocale que physique. L’acteur est convaincant, se meut avec aisance dans cette mise en scène qui fut faite pour lui, et impose sa haute stature avec charme et souplesse. Son chant est carnassier, toujours juste, et a de l’impact, mais n’est pas toujours très stylé, notamment dans sa sérénade, qu’il entame comme une chanson à boire. Un peu monolithique, ce Don Giovanni sanguin convainc, mais ne comble pas les amateurs de beau chant. Pas très stylé non plus, est un Leporello étrange, qui émet des graves trémulants et gueulés, alors que le reste de la tessiture semble sortir d’un autre gosier, plutôt beau et bien plus agréable à l’oreille, même si l’instrument manque de souplesse et de vélocité, obligeant le chanter à truquer avec un certain art. est une excellente Donna Elvira, au beau timbre sombre, au chant impliqué et stylé, qui vocalise avec aisance. Elle pourrait être plus sensuelle et plus aimante au deuxième acte, mais le portrait qu’elle dresse de son personnage est crédible, et son jeune âge lui laisse la possibilité de le creuser à l’avenir. Le principal point noir de cette distribution est la Donna Anna de , en pleine crise vocale, aux aigus faux et rauques, dont la voix en déconfiture semble avoir chanté vingt Brünnhilde en un mois. A côté d’elle la Zerlina d’, un peu verte, et bien peu caressante, est un modèle de chant, de même que son Masetto, , dont la voix sombre et noble donne une épaisseur inusitée au personnage. Delaigue fait également depuis la fosse, en plaçant ses mains en porte-voix, un Commandeur de bonne facture. Finalement, le seul qui cherche vraiment à produire un chant conforme à l’idée du bel canto est Simon Edwards, Ottavio à la fois tendre et passionné, au chant souple, endurant et coloré, et à la ligne vocale ferme, mais d’une exquise délicatesse.

Dirigeant un orchestre en assez bonne forme, manie la foudre et le tonnerre dès l’ouverture, et donne beaucoup de vie à son plateau, mais se montre parfois assez imprécis, provoquant quelques décalages. De plus, il semble être en désaccord avec et dans le choix des tempi, eux voulant prendre leur temps, alors que lui presse le pas. L’accident survient dans le trio du cimetière, dont la fin est totalement escamotée par les chanteurs, qui n’arrivent pas à se caler sur le rythme de l’orchestre. en est décontenancé, au point d’avoir encore un léger trou de mémoire durant son dernier repas avant les enfers.

La soirée est quand même très bonne, bénéficiant d’une mise en scène somptueuse (et remontée par son auteur en personne), et d’une réalisation musicale qui, à part le rôle de Donna Anna, est d’un niveau plus qu’honorable. Des institutions au budget autrement plus conséquent font beaucoup moins bien… (voir ici notre article sur la production salzbourgeoise de Don Giovanni).

Ce Don Giovanni sera repris à Brest les 5 et 6 janvier, et au Grand Théâtre de Reims du 26 au 30 janvier.

Crédit photographique : © Danielle Pierre

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Tourcoing. Théâtre Municipal. 05-XII-2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Don Giovanni, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Pierre Constant. Décors : Roberto Platé. Costumes : Jacques Schmidt, Emmanuel Peduzzi. Lumières : Jacques Rouveyrollis, réalisées par Robert Vucko. Chorégraphie : Béatrice Massin. Avec : Nicolas Rivenq, Don Giovanni ; Delphine Gillot, Donna Elvira ; Alan Ewing, Leporello ; Salomé Haller, Donna Anna ; Simon Edwards, Don Ottavio ; Renaud Delaigue, le Commandeur et Masetto ; Ingrid Perruche, Zerlina. Ensemble Vocal de l’Atelier Lyrique de Tourcoing. La Grande Ecurie et la Chambre du Roy, direction : Jean-Claude Malgoire

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