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Big is Beautiful !

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Berne. Stadttheater. 25-V-2007. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto. Mise en scène : Eike Gramms. Décors et costumes : Christoph Wagenknecht. Avec : Nicola Alaimo, Sir John Falstaff ; Robin Adams, Ford ; Cristina Barbieri, Alice Ford ; Barbara Bargnesi, Nannetta ; James Elliott, Fenton ; Eduardo Santamaria, Bardolfo ; Richard Ackermann, Pistola ; Andries Clœte, Dr Cajus ; Ursula Ferri, Mrs. Quickly ; Claude Eichenberger, Meg Page ; Chœur du Stadttheater de Berne (Chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda). Berner Symphonieorchester, direction musicale : Srboljub Dinić

Falstaff

Nicola Alaimo (Falstaff) & Ursula Ferri (Mrs Quickly)

Big is Beautiful ! A Berne, la production du Falstaff de triomphe, en partie grâce à la prestation de deux artistes d’exception. Deux artistes choisis pour leurs qualités de chanteurs, d’acteurs avant celles qui semblent faire partie des canons actuels de l’art lyrique. A une époque où seul ne semble compter que l’aspect physique des chanteurs (et surtout des chanteuses), au moment où l’opéra se dénude, où des cantatrices pinups se déhanchent sur scène avec un talent de l’ondulation souvent de loin supérieur à celui de leurs voix, le Stadtheater de Berne offre un spectacle magnifique en totale opposition avec l’actuelle ivresse lyrico-sexuelle.

Sur scène, un imposant Falstaff de 29 ans donne la réplique à une formidable Mrs. Quickly aux formes généreusement accentuées par un costume trop cintré. Usant de ses rondeurs, Ursula Ferri (Mrs. Quickly) offre un personnage d’un comique irrésistible, ceci d’autant plus que l’étendue phénoménale et la souplesse de sa voix lui permettent de poser les mots avec les accents les plus inattendus. Avec sa vocalité inclassable, sa théâtralité incroyable, la cantatrice a démontré que l’art lyrique s’accommode des rondeurs sans pour autant qu’une seule once de qualité ne manque à l’appel. Elle est une référence, non seulement pour ce rôle qu’elle investit admirablement, mais pour le théâtre lyrique dont certains directeurs feraient mieux d’écouter avant de regarder pour engager leurs artistes !

Avec une telle furie sur la scène, le virus du théâtre ne pouvait être que contagieux. Le premier à en subir les bienfaits est (le neveu du Don Pasquale actuel de Genève) qui s’approprie le rôle-titre avec une autorité phénoménale. Si son impressionnante stature convient au personnage, c’est la ductilité de la voix qui reste son atout majeur. Investissant avec superbe la noblesse perdue du personnage, il règne en maître sur le monde qui l’entoure. Quelle puissance quand il tonne « ‘onore ! Ladri… » à ses acolytes ! Quelle caresse quand il susurre sa cantilène amoureuse à Mrs. Ford ! Et quelle émotion il suscite quand, transi du froid des eaux de la Tamise, il réalise la méchanceté des hommes et son charme perdu ! Le ton du discours, de la répartie, tout est si admirablement dit qu’on oublie que le baryton le chante. D’une santé vocale paraissant inébranlable, acteur magnifique, brosse un Falstaff grand dans sa misère, sublime dans sa déchéance, touchant dans sa magnitude, émouvant dans son désespoir et piteux dans son quotidien. Du très grand art !

Après l’avoir dirigé pendant seize ans, quitte le Stadttheater de Berne en signant une mise en scène extraordinaire, comme un bilan de ses années bernoises et un réquisitoire pour l’avenir de l’art lyrique. Un coup de maître ! On sait le futur ex-directeur magnifique conteur (comme le prouvent ses mises en scène du récent Vipern, de l’excellent Enlèvement au Sérail et de la très belle Madama Butterfly ; mais dans cette production, il réussit tout avec rien ! Usant de moyens scénographiques minimaux, un plateau de planches disjointes sur un fond de toile s’élevant jusqu’aux cintres, il laisse imaginer un dessous de pont où, sur de crasseux matelas, Falstaff et ses deux acolytes vivent une vie de SDF. Ce même plateau sert d’étendage aux linges derrière lesquels de minables intrigants aux vêtements de mauvais goût, issus d’un monde misérable de faux bourgeois, trament leur vengeance faite à l’audace de Falstaff, d’avoir voulu croire qu’il pouvait encore séduire. Les scènes se succèdent dans un formidable délire d’humour. Comment ne pas retenir ses éclats de rire, lorsque pour surprendre Falstaff en doux babillage avec sa femme, Ford (très beau ) en cow-boy, débarque chez lui, accompagné d’une équipe de rugbymen crottés, armés de battes de baseball ?

Des autres acteurs, si le ténor (Bardolfo) est piquant d’aisance vocale et scénique et (Dr. Cajus) jouit d’une clarté de diction remarquable, les autres protagonistes fournissent des prestations à la hauteur de l’enjeu de cette production. Mise à part la Mrs. Quickly désopilante d’Ursula Ferri, les rôles féminins déçoivent quelque peu. Si la soprano Cristina Barbieri (Alice Ford) campe un personnage sans grand caractère, elle le doit probablement à sa presque trop grande attention à la partition et à une légère acidité vocale qui donne à son personnage une couleur peu aristocratique de mégère.

Dans la fosse, soignant à l’excès la musicalité de l’œuvre dirige avec beaucoup de goût un bon Berner Symphonie-Orchester. Peut-être qu’avec quelques éclats orchestraux plus marqués, l’humour de la mise en scène et des acteurs aurait été plus encore souligné.

Reste que le public a réservé un triomphe mérité à cette ultime production de la saison, comme il a offert une «standing ovation» à un très ému de quitter le théâtre qui fut le sien pendant toutes ces années.

Prochaines représentations : les 16, 18, 20 et 22 juin 2007

Crédit photographique : Nicola Alaimo (Falstaff) & Ursula Ferri (Mrs Quickly) ; Nicola Alaimo (Falstaff), (Bardolfo) & (Pistola) © Edouard Rieben / Stadttheater

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Berne. Stadttheater. 25-V-2007. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto. Mise en scène : Eike Gramms. Décors et costumes : Christoph Wagenknecht. Avec : Nicola Alaimo, Sir John Falstaff ; Robin Adams, Ford ; Cristina Barbieri, Alice Ford ; Barbara Bargnesi, Nannetta ; James Elliott, Fenton ; Eduardo Santamaria, Bardolfo ; Richard Ackermann, Pistola ; Andries Clœte, Dr Cajus ; Ursula Ferri, Mrs. Quickly ; Claude Eichenberger, Meg Page ; Chœur du Stadttheater de Berne (Chef de chœur : Lech-Rudolf Gorywoda). Berner Symphonieorchester, direction musicale : Srboljub Dinić

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