Gershwin par Lucas Debargue : dégustations sonores
De l’art de provoquer… Il faut en posséder l’idée et les moyens. Tel un Wanderer, Lucas Debargue s’approprie Gershwin, mettant tous les atouts (piano et orchestre) de son côté pour offrir un album qui sort des sentiers battus.
Depuis quelques années déjà – rappelez-vous ses sonates de Scarlatti également chez Sony Classical – le pianiste français se lance au disque dans un périple créatif joyeux. Un brin provocateur, il s’interroge avec pertinence sur la finalité de l’interprète dans un monde musical où se confondent produits commerciaux et talents réels. L’œuvre de Gershwin, si remarquablement populaire se prête magnifiquement au développement de sa pensée. En effet, le citadin Gershwin ne fut pas un musicien de jazz et certainement pas le représentant de l’Amérique “profonde” contrairement à Aaron Copland. Il utilisait un langage harmonique savant qui puisait son aspiration autant chez Debussy, que Ravel et Schoenberg. Pour autant, la complexité de son écriture assurait le grand écart avec son génie de mélodiste. Une œuvre unique associant classique, ragtime, jazz, musique populaires et même réminiscences de musiques Klezmer. Gershwin débuta sa carrière comme arrangeur et pianiste dans un magasin de musique, chargé de promouvoir les chansons des éditeurs. Il jouait à la demande des clients, les partitions qu’on lui tendait. Une qualité qui interroge l’interprète sur la sacralisation du texte et une liberté d’improvisation éteinte progressivement depuis le XVIIIe siècle lorsque les compositeurs ont cessé d’être les interprètes de leurs propres œuvres.
À pensée nouvelle, conception nouvelle et tout d’abord piano nouveau. Lucas Debargue joue le “102” de Stéphane Paulello, instrument d’une clarté, d’un impact physique et d’une longueur de son assez réjouissante. Ces qualités répondent à la dynamique de l’Orchestre de Paris, parfois un peu trop sage dans l’accompagnement du Concerto en fa. En revanche, les couleurs de la formation sont superbes, le caractère ravélien s’imposant jusque dans l’expression feutrée de la nostalgie et de la douleur, la plupart du temps absentes des versions made in USA. Le tempérament des interprètes se refuse à tout pathos. On y entendrait quelques réminiscences de Falla et de Prokofiev. La sécheresse calculée de certains passages accentue le caractère heurté et la rugosité de la musique. Le mouvement lent du Concerto ne souffre d’aucune baisse de tension. Il devient une partition de chambre et les solistes dont la trompette offrent des dialogues superbes, le piano paraphrasant alors ceux… qui sont en charge de l’accompagner ! On ne parle pas ici de fusion, mais de combat, de lutte acharnée entre un piano sur le devant de la scène et un orchestre capté dans toute sa profondeur. Ce sont les dialogues “muets” de Porgy & Bess !
La Rhapsody in blue (1924) répond dans sa forme originale moins aux critères du jazz qu’à la musique de variété, alors que Lucas Debargue apporte quelques ajouts personnels (après tout, la partie de piano fut quasiment improvisée par Gershwin lors de la création !). Sa fantaisie s’accommode de l’absence de toute boursouflure. L’écriture sèche jaillit avec son énergie irrépressible, son anti-romantisme, à l’égal des trois Préludes.
Le second album du coffret est consacré à 12 Etudes de virtuosité sur des mélodies de Gershwin. Le pianiste en explique longuement la genèse et les objectifs. Ces douze compositions dans les douze tons de la gamme chromatique ne sont aucunement des paraphrases, mais une sorte de déambulation de la Renaissance à aujourd’hui, teintée d’un hommage aux études en vogue depuis Czerny et Chopin. Le jeu des citations – à la manière des pièces de Marc-André Hamelin – se colore d’un humour délicat et décapant dans Summertime. Chaque étude est dédiée à un artiste : Fazil Say, Thomas Adès, Brad Mehldau, Gabriela Montero, Beatrice Berrut… Ce travail résonne dans le temps avec ceux des compositeurs français du début du XXe siècle, de Ravel et Debussy si passionnés du Grand Siècle, mais aussi du répertoire viennois d’avant la Première Guerre mondiale. Il ne s’agit plus de jazz ou de classique, mais d’une sorte de libération d’un trop-plein de musiques portées en soi depuis des années par un artiste qui mène la carrière que l’on sait.










