Fascinants Ballets russes à l’Opéra national du Rhin
Dans la touffeur de l’Opéra de Strasbourg touché à son tour par la canicule, les éventails s’agitent et toutes les portes sont restées ouvertes pour préserver les organismes des spectateurs comme des danseurs. Trois chorégraphes ont été invités à présenter leur vision de trois pièces iconiques des Ballets Russes de Diaghilev, à l’époque chorégraphiées par les avant-gardistes Nijinski et Nijinska.

Créé en 1912 par le frère et la sœur russes sur la partition d’Igor Stravinski, Le Sacre du printemps met en scène des cérémonies rituelles culminant en un sacrifice : celui de l’Élue, désignée par le groupe pour être livrée aux dieux. Dans Hunt – la version qu’en donne le chorégraphe finlandais Tero Saarinen – l’attention est portée sur les conflits intérieurs qui traversent l’Élue, brillamment interprétée par la danseuse du ballet de l’OnR, Susie Buisson. De dos, en fond de scène, éclairée par un spot orange, celle-ci progresse lentement, à reculons, comme un animal effrayé. La simple jupe longue et la brassière de couleur chair qui l’habillent laissent toute la place à son long corps longiligne, expressif jusqu’au bout des doigts. Les gestes sont précis, alternant les ondulations ou les soubresauts, en accord avec la partition de Debussy. Elle est l’Élue, traquée, honorée, sacrifiée, traversée par une palette de sentiments profonds s’imprimant dans son corps, et symbolisés par le travail inventif de l’artiste multimédia Marita Liulia. L’interprétation de Susie Buisson est saisissante, d’une grande justesse, tirant parfois sur l’expressionnisme des films muets des années 30, amplifiée quand la lumière stroboscopique de Mikki Kunttu vient décomposer ses mouvements. Hunt, commandé à Tero Saarinen en 2002 par la biennale de Venise, rentre au répertoire du ballet de l’Opéra national du Rhin et l’on ne peut que s’en réjouir.

L’Après-midi d’un faune a été conçu, recréé et chorégraphié par Dominique Brun à partir des notations de Nijinski, mais aussi de dessins, de témoignages d’époque. Le but : présenter l’œuvre au plus près de l’original, créé au théâtre du Châtelet à Paris en 1912. La radicalité de la pièce, en rupture totale avec l’académisme de l’époque, fit scandale mais participa également à la fascination pour les Ballets russes qui s’ensuivit. Sur la scène de l’opéra de Strasbourg, un piano à queue et une estrade. Un homme, semi-étendu se met en mouvement lentement. Les mouvements sont délicats, précis. L’entrée de la danseuse, objet de fascination, est presque cartoonesque. Les deux protagonistes sont en effet coiffés et habillés à la grecque, comme sur les rares photos montrant Nijinski et ses danseuses dans la pièce qu’il a créée en s’inspirant de bas-reliefs grecs antiques. La reconstitution minutieuse de Dominique Brun, entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 2021, reproduit fidèlement la gestuelle typique, angulaire, où la marche latérale du Faune imaginée par le chorégraphe russe est parfaitement exécutée par les deux danseurs Erwann Jeammot et Julia Weiss. Une pièce courte, étonnante et très réussie.

La soirée se conclut avec l’incomparable François Chaignaud, artiste invité de l’OnR qui signe, avec Dominique Brun, la chorégraphie de Un Boléro, sur la fameuse musique de Maurice Ravel, interprétée dans une version minimaliste au piano et à quatre mains par Sandrine Le Grand et Jérôme Granjon. Nous sommes loin de l’original commandé à Ravel par la grande danseuse et égérie des ballets russes Ida Rubinstein, chorégraphié par Bronislava Nijinska et monté pour la première fois à l’Opéra Garnier en 1928. Loin aussi de la version sensuelle et entêtante de Béjart et de son orchestre symphonique, qui a fait le tour du monde. Pour Un Boléro, Chaignaud, torse nu et vêtu d’une seule longue jupe à volants multicolores est seul en scène, sur une estrade de bois. Mi homme-mi femme, il est aussi mi flamenca-mi danseur japonais de Butô avec son visage blanchi. Quelques staccato et mouvements de mains ou de jupes empruntent au flamenco, mais c’est surtout le style Chaignaud que l’on voit. Un Boléro est celle des trois pièces qui s’éloigne le plus des créations originales pour laisser libre cours à l’énergie animale de l’interprète, qui peut sembler parfois un peu en roue libre après la précision de la pièce précédente.
Ballets russes, composé de trois actes distincts, marqués par des personnalités et des interprétations très différentes, rend un très bel hommage au couple d’artistes incomparables qu’étaient Vaslav Nijinski et Bronislava Nijinska, pionniers de la danse contemporaine.



















Vous êtes bon public !!!
Le Sacre (de Stravinsky, pas Debussy) exécuté par un seul danseur, c’est une sacrée gageure, très mode (cf « La Valse » dansée par un unique interprète à Gand cet automne, très triste), gageure loupée selon moi. La sauvagerie de la musique n’est pas du tout « visible » et voir une danseuse sans réel charisme (suis désolé) se dépatouiller pour donner l’illusion qu’il se quelque chose, c’est lassant et triste tant le décalage est énorme entre ce que l’on entend et ce que l’on voit… La Sacre c’est tout de même 35 minutes de musique, et ce ne sont pas quelques beaux éclairages et vidéos habiles projetées sur l’interprète qui rendent justice à cette partition.
« Le Faune » à 2 danseurs uniquement alors qu’il en faut 6 de plus pour faire les nymphes, sans la toile de fond de Bakst, sans le décor du rocher, avec un danseur faisant une gestique de robot beaucoup trop sèche, une nymphe qui fait un striptease en enlevant 3 voiles (alors qu’elle ne doit en enlever qu’un seul) et un faune mimant la jouissance en se mettant la main au paquet à la fin alors qu’il doit se cambrer en arrière en ouvrant la bouche (chose non vue ici), c’est se moquer du monde et proposer une vision d’une trivialité totalement déplacée et consternante. Belle interprétation par les deux pianistes par contre.
Je partage davantage votre avis sur le « Boléro » de Chaignaud carrément en roue libre et qui, pour moi, frise le ridicule. Je n’ai pas tenu la distance et suis partie avant la fin tellement je trouvais cela caricatural et éprouvant, d’autant que la réduction pour piano à 4 mains est très monotone. Quelle idée ! Pourquoi pas un enregistrement comme dans Le Sacre ?
C’était vraiment très pauvre ce spectacle, très très décevant.