Le Couronnement de Monteverdi par Philippe Boesmans à Lyon
L’Opéra de Lyon clôt sa saison avec un Couronnement de Poppée appelé à davantage faire date par ses choix musicaux que par la lecture erratique de Tatjana Gürbaca.
La déflagration percussive initiale est un choc pour tous. Et peut-être plus encore pour les amoureux de l’oeuvre qui n’avaient encore jamais eu la chance de rencontrer le dernier opéra de Claudio Monteverdi dans l’orchestration de Philippe Boesmans composée en 1988 pour La Monnaie, révisée et rebaptisée pour Madrid un quart de siècle plus tard : Poppea e Nerone. C’est cette dernière version que l’institution lyonnaise, en la raccourcissant substantiellement, a mise entre les mains de Simon-Pierre Bestion dont l’on sait la vibrante appétence pour le rapprochement des œuvres des oreilles contemporaines. Le Couronnement de Poppée offre un véritable blanc-seing à l’imagination des compositeurs, et même des chefs, son unique ligne de basse s’avérant bien redoutable en regard des presque quatre heures d’horloge de ce chef-d’oeuvre d’une enivrante inspiration mélodique. Harnoncourt avait ouvert le feu de la luxuriance orchestrale. L’instrumentarium ensorcelant de Boesmans va plus loin encore : célesta, glockenspiel, piano, orgue, clavier électronique, harmonium, sa pléthore de percussions, son étonnante utilisation des cordes, notamment lors des monologues habituellement secco d’Octavie… Conscient de la richesse du matériau, Simon-Pierre Bestion en chantourne chaque détail : voici à l’évidence l’artisan rêvé d’une prochaine pérennisation discographique de ce qui apparaît clairement comme un des legs les plus précieux du regretté Gerard Mortier. Inexplicablement absent des catalogues, pourtant si friands d’inédit, ce Couronnement contemporain séduit de bout en bout, jusqu’à faire oublier sa brièveté : 2h15.
Tatjana Gürbaca ne sera hélas pas aussi prodigue en pourvoyeuse de souvenirs à chérir. On a connu la dernière élève de Ruth Berghaus autrement inspirée (son Lohengrin à Essen, son Werther à Zürich, ses Janaček à Genève…) mais à l’instar de sa récente Fanciulla del West in loco, son Couronnement de Poppée laisse perplexe. Pile et face d’un mur criblé d’impacts de balles pouvant se lire en ciel étoilé : voilà le décor unique, cerné par une armada de projecteurs, de cette nouvelle lecture de l’immoral livret de Busenello. Un livret que la metteuse en scène allemande raconte sans vraiment raconter, se contentant, secondée par les costumes hétérogènes de Dinah Ehm et les lumières subtiles de Mathieu Cabanes, de poser sur le plateau figures (Sénèque en clergyman, Drusilla en poupée de porcelaine effeuillable…) et concepts (fluidité de genre généralisée, surtout entre Néron et Sénèque) sans ligne directrice claire. Le tout est mâtiné de la présence d’un Eros masculin sans réel magnétisme (à des années-lumière de l’Ange qui apportait tant aux Noces de Figaro salzbourgeoises de Claus Guth !) qui, après avoir vampirisé le plateau de sa présence légère et court vêtue, de ses commentaires muets ou non (textes poétiques de François Villon, Jean Molinet et Philippe Desportes déclamés en off) finira par aller se pendre ailleurs… Même si on saisit cette peinture d’un monde en pleine décadence (Othon en clown pitoyable), le spectacle, finalement assez démissionnaire, donne l’impression de tourner en rond à l’image de sa scénographie actionnée par une tournette sans grande justification. Mises à part quelques belles idées jamais vraiment développées, le spectacle, comme une curiosité, se laisse quitter au mieux en ayant intrigué, au pire sans avoir passionné.
Conçue pour les forces maison (Orchestre de l’Opéra de Lyon et jeunes pousses du Lyon Opéra Studio), sept interprètes et dix personnages (au lieu des 27 prévus !) portent sur leurs épaules ce Couronnement qui acte un double envol (celui d’une saison d’opéra qui s’achève et celui d’interprètes d’une maison où ils se sont fait un nom) ne va pas sans choix drastiques (deux personnages pour le prix d’un : La Nourrice/Drusilla, Arnalta/Lucano) ni bizarrerie (« Non morir Seneca » chanté par ceux-là même qui le poussent à la mort). En sont évacués tous les petits rôles shakespeariens (Valetto et Damigella n’ont droit qu’à une fragrance d’orchestre). On est malgré tout heureux d’entendre sur la durée conséquente du rôle de Sénèque, le volume approprié d’Hugo Santos. Si Arnalta ne permet pas vraiment à Filipp Varik (en difficulté sur la Berceuse) de marquer vraiment, Jenny Ann Flory en Octavie (et en Vertu), Eva Langeland Gjerde en Drusilla (et en Fortune) n’appellent aucun reproche, pas moins qu’ Alexander de Jong, Othon barytonnant qui laisse en pleine lumière le Néron du contre-ténor Iurii Iushkevitch, sidérant de jeunesse (presque un enfant) autant que de venimeuse émission. Sa Poppée est une ancienne du Studio : Giulia Scopelliti y délivre, à l’aune de son partenaire, une prestation remarquable. Un vrai travail d’équipe que l’on aurait souhaité voir adoubé par un spectacle mêmement mémorable.




















