Tosca à La Monnaie : Puccini face au miroir pasolinien
Tosca de Giacomo Puccini revient à La Monnaie sous la direction musicale de Jordan de Souza, dans la production de Rafael R. Villalobos créée en 2021. Une relecture prise entre force visuelle et densité symbolique.
La mise en scène frappe d’abord par son impact visuel. Nourrie par l’univers de Pier Paolo Pasolini, elle associe religion, pouvoir et violence dans une succession d’images très fortes. Le drame se complexifie, s’épaissit et offre plusieurs points focaux. L’ambition est claire, le projet cohérent. Mais, à mesure que les références s’accumulent, une question se pose : cette lecture renouvelle-t-elle vraiment le drame de Puccini, ou finit-elle par lui superposer un récit parallèle, sans toujours s’y intégrer pleinement ?
Les grandes toiles de Santiago Ydáñez, les contrastes entre le blanc et le noir, les jeux de lumière et les corps nus, exposés ou ritualisés, construisent un univers dense, souvent saisissant, à la force presque cinématographique. Les nombreuses figures ajoutées sur la scène par Villalobos ne restent pas à l’arrière-plan : elles accompagnent les protagonistes, commentent leurs gestes, interagissent avec eux et finissent par créer une véritable trame symbolique parallèle.
Si cette lecture enrichit l’univers de l’œuvre, elle détourne aussi régulièrement le regard de l’action principale et ralentit la progression dramatique imaginée par Puccini : c’est là que se situe la principale ambiguïté du spectacle. Les références à la grande figure intellectuelle et artistique de Pasolini, au film Salò, au fascisme ou à la liturgie catholique composent ainsi un second récit stimulant, mais dont l’articulation avec le drame ne s’impose pas toujours avec évidence.
C’est du côté musical que la soirée paraît plus convaincante. De Souza conduit l’Orchestre symphonique de la Monnaie avec une tension constante, en privilégiant l’urgence dramatique. On apprécie la présence affirmée de l’orchestre, la densité des couleurs et l’engagement qui ne faiblit jamais, donnant une vraie respiration à la partition. Leah Hawkins construit une Tosca humaine, fragile sans faiblesse, engagée dans chaque moment du drame. Son « Vissi d’arte », plus intériorisé que démonstratif, touche par sa vulnérabilité et reçoit un accueil chaleureux. L’intensité dramatique exprimée par Luciano La Colla est bien présente, même si « E lucevan le stelle » aurait peut-être pu trouver davantage d’abandon, sans que cela entame l’accueil chaleureux que lui réserve le public. Lucio Gallo offre un Scarpia brutal, porté par une ligne lyrique très efficace et une autorité redoutable. Les seconds rôles contribuent efficacement à l’ensemble, tandis que le chœur, traditionnellement présent sur scène lors du grand Te Deum final du premier acte, est ici relégué hors champ, transformant le rituel collectif en une présence diffuse du pouvoir religieux.
Cette Tosca laisse donc une impression contrastée. La proposition de Villalobos est ambitieuse et visuellement forte, mais son foisonnement symbolique prend parfois le pas sur l’efficacité dramatique de l’œuvre. À l’inverse, la direction de de Souza et la qualité de la distribution redonnent toute sa force émotionnelle à la tragédie de Puccini. C’est finalement moins dans le commentaire que dans la musique que cette soirée trouve son véritable centre.




















