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Lumières et ombres sur la Femme sans ombre de Barrie Kosky à Aix-en-Provence

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Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence. 9-VII –2026. Festival d’Aix-en-Provence. Richard Strauss (1864-1949) : Die Frau ohne Schatten, sur un livret de Hugo von Hofmannstahl. Michael Spyres (ténor), l’empereur ; Vida Miknevičiūtė (soprano), l’impératrice ; Nina Stemme (soprano), la nourrice ; Brian Mulligan (baryton), Barak ; Ambur Braid (soprano), la teinturière ; Jean-Sébastien Bou (baryton), le messager, le gardien du seuil ; Tomasz Kumięga, le frère borgne et un veilleur de nuit ; Daniel Miroslaw, le frère manchot et un veilleur de nuit ; Robert Lewis (ténor), le frère bossu, apparition d’un jeune homme, un veilleur de nuit ; Ella Taylor (soprano), le faucon, le gardien du seuil du temple ; Héloïse Mas (mezzo-soprano), la voix d’en-haut ; Laurence Pouderoux, Eugénie Lefebvre et Laura Jarrell, les servantes ; Chœur de l’Orchestre de Paris ; Orchestre de Paris ; Klaus Mäkelä (direction musicale). Barrie Kosky, mise en scène ; Michael Levine, scénographie ; Victoria Behr, costumes ; Franck Evin, lumières ; Antonio Cuenca Ruiz, dramaturgie.

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Intégrer La Femme sans Ombre dans son répertoire, c’est un évènement pour le Festival d’Aix. Déjà Elektra en 2013, puis Salomé en 2022 avaient rejoint Ariane à Naxos et Le Chevalier à la Rose, mais cet absolu chef-d’œuvre qu’est la Frau ohne Schatten est un morceau gigantesque, exigeant, et le défi était de taille. 

Il faut, pour réussir la Frau, cinq chanteurs de grand format, et tout un essaim de petits rôles. Ça, c’est à la portée d’un grand festival comme celui d’Aix. Il faut encore un grand appareillage scénique, ce qui est désormais possible avec le Grand Théâtre de Provence. Mais il faut aussi un grand orchestre bien proportionné à la salle et bien discipliné à un chef ayant une vision, et un metteur en scène capable de rendre lisible une pièce qui semble touffue, surchargée de symboles, mais qui est en fait d’une grande clarté.

Dans ses différents interviews, donne dans les poncifs contemporains en accusant le livret de misogynie, « d’ hétéro-normativité », et n’hésite pas à taxer Hofmannstahl d’incohérence, tout en se gardant de vouloir simplifier la trame de l’intrigue. C’est pourtant bien ce qu’il fait, en sortant de la scène de nombreux personnages secondaires qu’il envoie chanter dans la salle : faucon, messager, gardien du seuil… ce qui ne l’empêche pas de rajouter force personnages muets dont la fonction n’est pas toujours évidente. Un danseur pour personnifier le désir, ou Keykobad en personne, soit, mais à quoi riment des femmes dansantes sans têtes et ces singes bondissants ? Ces digressions scénographiques ajoutent plus de confusion que d’éclaircissement, mais ne sont pas nuisibles, car elles n’attaquent pas le fond de l’histoire. L’essentiel est préservé : les deux mondes sont bien opposés : un univers onirique vide et peuplé de créatures étranges versus un monde de bidonville post-apocalyptique où la misère suinte jusque dans les âmes. Mais la vraie force de , c’est la mise en intensité maximum des relations inter-humaines. La teinturière va jusqu’à vouloir tuer Barak, et la nourrice, sentant son stratagème perdu au 3ème acte, gifle sa pupille chérie. Le moment le plus réussi est certainement à la fin du 4ème tableau du 2ème acte, l’échange de nounours symbolisant le désir d’enfant entre Barak et l’impératrice, et qui est bien le point de bascule de toute l’intrigue. La gestion de la lumière est très intéressante dans les deux premiers actes, surtout chez les teinturiers, mais au 3ème acte, le blanc universel et uniforme finit par lasser. Donc, scéniquement, c’est globalement réussi, sans transcendance mais sans aberration non plus.

Le succès incontestable de la soirée tient pour beaucoup à la baguette de , qui dirige là son premier opéra de Strauss. Son aisance force l’admiration : fin, nerveux, précis, son geste façonne ombres, pénombres, cataclysmes, éclairs et jets de lumière à partir de la belle pâte sonore de l’. On a déjà entendu un solo de violon plus cantabile, mais rien qui ne démérite pas. Le chœur de l’ sont également très précis, très à la hauteur d’une partition difficile.

Du côté des solistes, il faut avant tout rendre hommage à l’excellente soprano , dans une teinturière jeune, séduisante, éclatée et éclatante. Sa voix est belle, longue, souple, et elle réussit à porter la tension dramatique du 2ème acte à un climax extraordinaire, avant de découvrir en elle-même une ressource d’amour insoupçonnée. Une interprétation magnifique, bien chantante et intensément habitée. Son mari Barak, interprété par , est une merveille de bonté fruste mais intense. Sa voix ample et riche nourrit un texte admirable et on se rend bien compte que somme toute, c’est lui qui inonde tous les protagonistes de son humanité.

Très attendue mais annoncée souffrante, se joue de toutes les difficultés du rôle crucifiant de la nourrice. Rien ne l’effraie : ni les écarts vertigineux, ni les éclats de voix, ni les descentes rapides sur les notes de transition, ni la prononciation souvent à la limite du Sprechgesang. En même temps, cette grande diva ne tire jamais la couverture à elle, et s’intègre parfaitement dans le jeu d’équipe. Une vraie leçon de professionnalisme. dans l’empereur est un cas exceptionnel. On peut douter qu’il soit un authentique ténor héroïque même s’il chante beaucoup Wagner depuis quelques années, mais on ne peut pas douter de sa probité de chanteur. Son ambitus de « baryténor », sa souplesse, son art du phrasé en font de Strauss un interprète rare. Certes, on pourrait souhaiter quelques décibels en plus, mais quel beau chant, quel « bel canto » ! Il y a de quoi modifier complètement le préjugé selon lequel Strauss n’aimait pas les ténors, puisqu’il leur a écrit de si belles parties. En termes de beau chant, pose le problème d’une voix légèrement stridulante, qui escamote son contre-ré. Mais elle parvient peu à peu à maîtriser son vibrato tout en gardant des contre-uts impressionnants, et son engagement scénique emporte l’adhésion. Le reste de la distribution est d’un très bon niveau, avec notamment dans les rôles du messager et du gardien du seuil. On ne peut pas nommer tout le monde, mais Tomasz Kumięga, et sont trois frères et veilleurs de nuit tout à fait à niveau de cette distribution superlative.

Une très belle soirée, en définitive, malgré les traditionnelles et malheureuses coupures du 3ème acte, et malgré les ambiguïtés et les contradictions de la mise en scène de . La Frau ohne Schatten a réussi son arrivée au Festival d’Aix.

Crédits photographiques © Monika Rittershaus 2026

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Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence. 9-VII –2026. Festival d’Aix-en-Provence. Richard Strauss (1864-1949) : Die Frau ohne Schatten, sur un livret de Hugo von Hofmannstahl. Michael Spyres (ténor), l’empereur ; Vida Miknevičiūtė (soprano), l’impératrice ; Nina Stemme (soprano), la nourrice ; Brian Mulligan (baryton), Barak ; Ambur Braid (soprano), la teinturière ; Jean-Sébastien Bou (baryton), le messager, le gardien du seuil ; Tomasz Kumięga, le frère borgne et un veilleur de nuit ; Daniel Miroslaw, le frère manchot et un veilleur de nuit ; Robert Lewis (ténor), le frère bossu, apparition d’un jeune homme, un veilleur de nuit ; Ella Taylor (soprano), le faucon, le gardien du seuil du temple ; Héloïse Mas (mezzo-soprano), la voix d’en-haut ; Laurence Pouderoux, Eugénie Lefebvre et Laura Jarrell, les servantes ; Chœur de l’Orchestre de Paris ; Orchestre de Paris ; Klaus Mäkelä (direction musicale). Barrie Kosky, mise en scène ; Michael Levine, scénographie ; Victoria Behr, costumes ; Franck Evin, lumières ; Antonio Cuenca Ruiz, dramaturgie.

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