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À Berne, Guillaume Tell dévoyé

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Berne. Stadttheater. 15-X-2022. Gioachino Rossini (1792-1868) : Guillaume Tell, opéra en cinq actes sur un livret d’Étienne de Jouy et Hippolyte-Louis-Florent Bis, d’après la pièce éponyme de Friedrich von Schiller. Mise en scène : Amélie Niermeyer. Décors : Christian Schmidt. Costumes : Axel Aust. Chorégraphie : Dustin Klein. Lumières : Bernhard Bieri. Dramaturgie : Rainer Karlitschek. Avec Modestas Sedlevičius, Guillaume Tell ; Christian Valle, Walter Furst ; Claude Eichenberger, Hedwige ; Giada Borrelli, Jemmy ; Masabane Cecilia Rangwanasha, Mathilde ; Anton Rositskiy, Arnold Melcthal ; Anton Daum, Melcthal ; Filipe Manu, Ruodi ; Matheus França, Gessler ; Michał Prószyński, Rodolphe ; Jonathan McGovern, Leuthold. Chœur et Choeur Auxiliaire du Bühnen Bern (direction : Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musical : Sebastian Schwab

Énorme ovation du public à l’issue de cette première de la production de Guillaume Tell de Gioachino Rossini, malgré le dévoiement du mythe à travers une mise en scène d’un modernisme discutable et servie avec un manque de style musical évident.


Bien que la tradition exige qu’un critique rédige son compte-rendu en usant de pronoms neutres ou à la première personne du pluriel, il lui vient parfois l’envie de briser les codes et de s’exprimer à la première personne. Surtout à l’issue de cette production bernoise du Guillaume Tell de Gioacchino Rossini. Lorsque le public a ovationné ce spectacle, votre serviteur est resté muet de stupéfaction et médusé devant cette démonstration. Certes, quelques huées avaient fusé de la galerie dans la demi-heure suivant l’ouverture, alors qu’on montrait la cérémonie des trois mariages cités dans le livret avec trois personnages, une femme et deux hommes, sans leurs conjoints vêtus de robes de mariée blanches et coiffé.e.s (comment accorder grammaticalement ceci ?) d’un voile rouge en exécutant un ballet ridicule sur les tables de la noce. Déjà, on pensait que les salutations finales seraient pour le moins chahutées. Que nenni. Il faut croire que les quelques mécontents du début de soirée s’étaient éclipsés à l’entracte ou que, peut-être, ils avaient étés bâillonnés par leurs voisins de fauteuil pour qu’ils n’expriment pas leur désapprobation.

Et pourtant, ces quelques protestataires, probablement respectueux de la légende du héros national suisse, s’insurgeaient de l’image que la metteure en scène allemande donnait de ce mythe. Rien ne nous est épargné dans cette interprétation du (pas très bon) livret de cet opéra. Le terrorisme avec la préparation de cocktail molotov, les sectes avec le serment des Suisses accompagnés de mouvements cabalistiques aussi complexes qu’absurdes, la pollution avec, pendant l’air superbe de Mathilde « Sombres forêts », des projections vidéo de forêts dévastées, la guerre avec d’autres images de ruines après des bombardements, l’islamisme avec l’égorgement d’un Gessler « sosié » tel le président nord-coréen Kim Jong-un… Tout ce qui nous assaille aux informations télévisées se trouve dans le catalogue scénique d’.

Rappelons toutefois qu’Amélie Niermeyer est certes metteure en scène, mais aussi qu’elle enseigne la mise en scène à l’Académie de Salzbourg. Et si notre goût pour le parti pris pour cette mise en scène nous questionne, son intelligence scénique reste notoire. Ainsi, elle réussit remarquablement à se passer des espaces importants qu’une telle œuvre nécessite. En outre, elle a une grande habileté dans la résolution de certaines situations. Ainsi, comment faire cueillir la pomme du supplice de Guillaume Tell à un arbre sans qu’il soit possible d’avoir un pommier dans le décor ? Elle contourne habilement l’obstacle en faisant de Gessler un accro aux pommes. Il entre en scène en croquant une pomme. Il est donc tout a fait crédible qu’au moment opportun, il sorte la pomme fatale de la poche de son manteau !

Le décor tournant (), fait de murs percés de portes, permet de changer d’ambiances sans interrompre l’action. Dommage que cet escalier de trois étages à rambarde métallique donne l’impression que l’insurrection se passe dans un locatif des années 60. Quant aux costumes (), les insurgés chaussent des bottes et sont vêtus de treillis militaires inspirés de l’armée ukrainienne ou d’habits paysans, alors que les troupes de Gessler chaussées de santiags et de combinaisons de combats noires semblent appartenir au GIGN.

On l’aura compris, le rêve du grand opéra à la française voulu par Rossini n’est pas à Berne. On pouvait l’espérer avec la musique, malheureusement nous sommes assez loin du compte. Dans la fosse autant que sur le plateau, le volume sonore maximum est de mise. Nos lignes avaient déjà relevé le manque de musicalité du jeune chef Sebastian Schwab. Ici, il le confirme. Poussant le aux limites de la saturation sonore, tout est joué forte voir fortissimo. Peu de place pour la nuance. Encore moins pour le style musical de Rossini.

Ces excès se retrouvent chez les chanteurs, sans parler de leur impréparation à l’expression vocale française. À l’exception de la mezzo-soprano , seule voix intelligible dans la langue de Molière et qui, nous ne cesserons de le dire, reste une excellente actrice, toujours précise dans ses mouvements, attentive aux autres, parfaitement dans l’action, quand bien même ce n’est ici pas son meilleur rôle, le chant rossinien ne sort pas grandi. Ce ne sont pourtant pas les moyens vocaux qui manquent à l’appel. Ainsi, le baryton (Guillaume Tell) possède un très bel instrument avec un grain de voix et des couleurs harmoniques magnifiques qui, hélas, s’éteignent dès lors qu’il chante en puissance. Quant au ténor (Arnold Melchtal), il bénéficie incontestablement d’un matériel vocal impressionnant. Avec ses aigus clairs et résonnants, il semble n’avoir aucune difficulté vocale. Mais, manquant sensiblement de style et de musicalité, ses envolées dans les aigus sont vite lassantes parce qu’agressives. Certes, le personnage de Gessler ne donne pas dans la dentelle, c’est le méchant, mais cela ne justifie certainement pas la vulgarité vocale avec laquelle l’approche. Sous prétexte de la colère, il beugle et vitupère, s’éloignant irrémédiablement de ce que doit être l’opéra : le chant ! Quant à lui, le baryton Jonathan McGovern (Leuthold) gagnerait à offrir un chant plus composé, moins dans l’agitation.

Chez les dames, la soprano (Mathilde) chante avec beaucoup d’aisance. La voix est belle, la technique sans faille, toutefois, peut-être par un effet acoustique de la salle du Stadttheater, ses couleurs vocales nous sont apparues beaucoup plus harmonieuse lorsque la soprano chante en retrait de l’avant-scène. À ses côtés, la soprano italienne (Jemmy) distille sa jolie voix qu’elle doit pousser à l’extrême pour passer l’orchestre.

Le Chœur principal et le Chœur auxiliaire du théâtre bernois s’en donnent à cœur joie et ne manque pas de se faire entendre jusqu’à crier. Et c’est bien dommage. Quand, lors du tutti final, tout le plateau réuni sur le devant de la scène chante « Liberté, redescends des cieux, Et que ton règne recommence ! », on espère la belle et pieuse prière, message d’une aventure humaine commune. On aura droit au tintamarre bruyant d’un orchestre saturant et de chanteurs hurlants, dénué de l’esprit de cette ultime œuvre lyrique de Rossini.

Crédit photographique : © Tanja Dorendorf

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Berne. Stadttheater. 15-X-2022. Gioachino Rossini (1792-1868) : Guillaume Tell, opéra en cinq actes sur un livret d’Étienne de Jouy et Hippolyte-Louis-Florent Bis, d’après la pièce éponyme de Friedrich von Schiller. Mise en scène : Amélie Niermeyer. Décors : Christian Schmidt. Costumes : Axel Aust. Chorégraphie : Dustin Klein. Lumières : Bernhard Bieri. Dramaturgie : Rainer Karlitschek. Avec Modestas Sedlevičius, Guillaume Tell ; Christian Valle, Walter Furst ; Claude Eichenberger, Hedwige ; Giada Borrelli, Jemmy ; Masabane Cecilia Rangwanasha, Mathilde ; Anton Rositskiy, Arnold Melcthal ; Anton Daum, Melcthal ; Filipe Manu, Ruodi ; Matheus França, Gessler ; Michał Prószyński, Rodolphe ; Jonathan McGovern, Leuthold. Chœur et Choeur Auxiliaire du Bühnen Bern (direction : Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musical : Sebastian Schwab

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