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Création du Concerto pour deux pianos de Philippe Manoury au Festival Présences

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Festival Présences du 13-II au 25-II 2014. Salle Pleyel .14-II-2014. Wolfgang Rihm (né en 1952): Nähe fern 2 pour orchestre; Nähe fern 3 pour orchestre; Philippe Manoury (né en 1952): Zones de turbulences pour deux pianos et orchestre; Bernd Alois Zimmermann (1918-1970): Die Soldaten, symphonie vocale pour six solistes et orchestre. Duo GrauSchumacher, pianos; Laura Aikin, soprano, Marie; Stefan Vinke, ténor, Desportes; Georg Nigl, baryton, Stolzius; Cornelia Kallisch, contralto, La mère de Wesener; Dagmar Peckova, mezzo-soprano, La mère de Stolzius; Alfred Muff, basse, Wesener. Orchestre Philharmonique de Radio France; direction Peter Hirsch.

portrait2Si le Festival Présences de Radio France réintègre cette année la capitale, il essaime encore ses grands concerts symphoniques dans plusieurs salles parisiennes avant la réouverture du Studio 104 de la Maison de Radio France prévue pour 2015. Après un premier concert d’ouverture avec le « National » au Théâtre du Châtelet, l’Orchestre Philharmonique était sur la scène de Pleyel pour une superbe soirée sous la conduite du très grand chef allemand .

Le programme du concert répondait à la thématique très pertinente de cette 24ème édition de Présences, « Paris Berlin », tentant de cerner les spécificités de la création artistique d’une capitale à l’autre, sachant qu’aujourd’hui de nombreux compositeurs français se sont installés à Berlin comme , Mark André, . Ils étaient tous présents à l’affiche aux côtés de leurs confrères allemands, de Kurt Weill à Mark Barden, en passant par les très grandes figures de la création contemporaine comme Helmut Lachenmann et .

C’est avec que s’ouvrait le concert de Pleyel. L’Orchestre Philharmonique au grand complet interprétait en création française deux mouvements de sa symphonie Nähe fern (« Proximité lointaine ») qui en compte cinq. Nähe fern 1 à 4 sont autant d’hommages aux quatre symphonies de Brahms et peuvent être joués séparément, avant la symphonie du maître dont ils se font l’écho à la fois « proche et lointain ». Wolfgang Rhim assume, avec la puissance de son geste compositionnel et un sens inné de la forme, ce projet de « romantisme tardif » où la veine lyrique de Brahms et le profil mélodique de ses thèmes passent en filigrane dans l’écriture, sans autre complaisance d’ailleurs à l’égard cet aîné dont Rihm célèbre surtout l’extraordinaire organicité du langage. Le déploiement orchestral souvent plus audacieux que celui de Brahms rejoint parfois l’aire straussienne voire mahlérienne. Le compositeur allemand avait déjà osé ce « Nebenstück » (pièce « à côté ») en composant une musique d’interstice au sein du Requiem allemand de Brahms. Dans Nähe 2 et 3, le flux orchestral est toujours fermement canalisé et met à l’oeuvre une science de l’orchestration et un contrepoint de couleurs qui forcent l’admiration, sous la direction magistrale de , même si ces élans passéistes ne laissent de surprendre chez le compositeur ici résolument postmoderne.

Les deux pianos disposés tête-bêche sur la scène étaient déjà en place pour accueillir le duo allemand GrauSchumacher et la création française très attendue de , Zones de turbulences. Ce concerto pour deux pianos a été donné en première mondiale à Munich en décembre 2013. La pièce est en cinq mouvements de durées très variables puisque le deuxième, de 9 » exactement, est à ce jour le plus beau défi aphoristique de ! Dans le premier mouvement, un environnement orchestral très coloré réagit aux propositions des pianos traités comme deux sources sonores jumelles. Le – pour qui Manoury vient d’écrire une oeuvre pour deux pianos et électronique – allie la puissance du geste instrumental et la coordination parfaite de son jeu. La pensée électronique s’exerce très clairement dans le troisième mouvement, plus extatique, qui n’est pas sans évoquer le geste boulézien de Sur Incises. Les familles instrumentales créent ici l’aura résonnante des deux pianos selon l’imaginaire sonore foisonnant et raffiné du compositeur, maître de la musique assistée par l’ordinateur. Le transfert des sons de synthèse dans l’écriture orchestrale, rehaussée d’une percussion très efficace, autorise, mieux encore qu’avec la machine, un contrôle parfait de l’équilibre sonore. Si le quatrième mouvement déploie les traits virtuoses d’une musique facétieuse et émaillée d’humour – pas si fréquente chez le compositeur de Melencolia! – le finale fulgurant est mené dans l’urgence d’une Toccata, là encore très boulézienne. Au sein d’une écriture orchestrale très éclatée – au gré des turbulences – Manoury « ordonne le chaos » avec une maîtrise éblouissante.

Saluons l’initiative des programmateurs de « Présences » qui mettaient à l’affiche de la seconde partie l’opéra Die Soldaten de , un chef d’oeuvre scénique totalement absent de la scène française depuis 20 ans. Certes, la version de concert, très fragmentaire, que nous entendions ce soir est rien moins que frustrante au vu de l’envergure dramatique de l’ouvrage mais la tension de l’écoute qu’a su créer Peter Hirsch durant ces quelque quarante minutes extrêmement denses était prodigieuse.

Zimmermann écrit cette « symphonie vocale » en 1963, alors qu’on vient de lui refuser la création de son opéra jugé inexécutable. C’est l’Opéra de Cologne, sous la direction de Michael Gielen – le maître de Peter Hirsch – qui montera finalement Die Soldaten en 1965.

Les pages d’orchestre du Prélude, dont le Philharmonique restituait toute la flamboyance, témoignent de la puissance terrifiante d’une musique inscrite dans l’« esthétique pluraliste » du compositeur. Suivaient deux scènes du premier acte, puis l’Intermezzo et la scène 2 du deuxième acte. Comme Berg dans Wozzeck, Zimmermann fait correspondre à chaque scène une forme musicale (Ricercare, Notturno, Capriccio, Chorale e Ciaccona) sous-entendant une même combinatoire scrupuleuse de l’ordonnance musicale.

Parmi les six chanteurs magnifiquement investis sur le devant de la scène, la basse /Wesener est impressionnante par la puissance et la profondeur dramatique de son timbre. /Marie, autour de laquelle se concentre toute l’histoire, répond à toutes les exigences vocales d’un rôle qui rappelle beaucoup l’héroïne de Berg dans Wozzeck. Le ténor /Desportes s’impose par l’aisance de son élocution et l’assurance de sa ligne vocale à côté de l’amoureux Stolzius/ , dont la couleur du timbre et l’émission à fleur d’émotion apportaient une vibration supplémentaire à ces courts extraits.

L’orchestre, quant à lui, porte de bout en bout la dramaturgie; le Philharmonique faisait circuler un vent de terreur panique sur la scène de Pleyel, à la faveur d’une écriture qui renouvelle constamment ses configurations et ses alliages de timbre. Peter Hirsch en était le maître d’oeuvre irréprochable.

Crédit photographique : Philippe Manoury © Pauline de Mitt

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