Igor Levit en récital à la Tonnhalle Zürich
Après trois soirs avec le Tonhalle-Orchester Zürich pour interpréter le Concerto n°2 de Brahms, Igor Levit joue seul en récital dans un programme ambitieux et une atmosphère chaleureuse.
Parmi les artistes intellectuels du moment, qui plus est engagé idéologiquement, le pianiste Igor Levit tente toujours de construire des programmes diversifiés dans lesquels les chefs-d’œuvre du répertoire côtoient des partitions plus rares.
Pour son dernier soir à la Tonhalle cette saison et le seul en récital, il débute par Kaddisch, transcrit par Alexander Siloti à partir des Deux mélodies hébraïques de Maurice Ravel. Grâce à cette courte introduction nous pouvons redécouvrir un jeu intime, plutôt rare sous les mains du pianiste ces dernières années. Très touchante par la douce mélancolie avec laquelle elle est abordée, la pièce s’accorde à l’enchaînement quasi direct avec la Sonate n°2 de Chostakovitch.
L’Allegretto de cette partition de 1943 rappelle quelle agilité technique possède le pianiste, qui impose également un rythme soutenu à son tourneur de pages, obligé de se lever souvent pour glisser rapidement le doigt sur la petite tablette devant le piano. En revanche, si le Largo se déploie dans une longueur qui semble chercher un caractère songeur, les toux du public semblent perturber la concentration du pianiste, d’autant que le Steinway en scène détimbre parfois à l’aigu. Le Moderato permet à Levit de refocaliser un peu autour de son thème chromatique simple, dans lequel se ressent tout l’esprit de l’interprète dans le traitement particulièrement intéressant des variations. Malheureusement, là encore le piano fait des siennes et détimbre dans les graves à la coda, au risque de créer un mélange abrupt d’harmonies lorsque Levit conclut, malgré sa main gauche toujours parfaitement dosée sur le clavier et une pédale jamais trop appuyée.
Le concert après le retour d’entracte va se trouver très vite gêné par un sonotone extrêmement bruyant, perturbant une dynamique « Trauermarsch » extraite des Lieder ohne Worte de Mendelssohn. Le sonotone s’entend de partout dans la magnifique Tonnhalle, mais son arrêt après la deuxième pièce fait qu’Igor Levit continue… jusqu’à devoir réellement s’interrompre à la fin de la 4ème pièce, tant le bruit a repris de manière insoutenable. Le pianiste fait alors rire le public en disant qu’il n’avait pas prévu de jouer avec un tel instrument. Sa blague le faisant rire lui-même, il lui faut près d’une minute pour se reconcentrer et calmer la salle amusée de la situation. L’ambiance est bon enfant et on entend que le vieux monsieur du balcon se fait gronder par sa femme, avant d’éteindre enfin l’élément intrusif.
Même si l’évènement rappelle que le concert n’est pas juste une représentation figée des œuvres programmées, on regrette ensuite que l’atmosphère trop détendue ne rende pas toute la force du cinquième extrait, l’Andante n°1 de l’opus 102. Il faudra donc attendre la dernière pièce de la soirée pour retrouver toute la clarté du magnifique toucher de Levit, très engagé par Après une lecture de Dante tiré des Années de Pèlerinage de Liszt. Bien qu’en Suisse, le pianiste n’aura pas cherché à faire un clin d’œil au public avec la Première Année du cycle, justement basée sur le pays, ni fait le lien avec la « Venetianisches Gondellied » des Lieder ohne Worte jouée auparavant. Plus intéressé par les accords infernaux de la pièce dantesque, il a donc programmé cet extrait de la Deuxième Année : Italie, qu’il interprète sans partition pour « se plonger » dans le clavier et en faire ressortir les notes inspirées par La Divine Comédie. Très applaudi par un public debout après la dernière note, Levit reviend à de nombreuses reprises sur scène, même s’il n’offre qu’un bis, en l’occurrence une pièce de Bach.


















