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Olivier Py rend la vie à Alceste

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Paris. Palais Garnier. 18-VI-2015. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Alceste, tragédie lyrique en trois actes sur un livret de François-Louis Gand Le Bland du Roullet. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Stanislas de Barbeyrac, Admète ; Véronique Gens, Alceste ; Stéphane Degout, le Grand Prêtre d’Apollon/ Hercule ; Manuel Nunez Camelino, Evandre / Coryphée alto ; Chiara Skerath, Coryphée soprano ; Tomislav Lavoie, Apollon / un Héraut / Coryphée basse ; François Lis, une Divinité infernale / l’Oracle ; Kévin Amiel, Coryphée ténor. Orchestre et chœur des Musiciens du Louvre-Grenoble. Chef de chœur Christophe Grapperon. Direction Marc Minkowski.

2014-15-alces-054L’Opéra de Paris reprend avec une distribution de luxe le tableau noir géant sur lequel , en 2013, avait fait revenir d’entre les morts l’Alceste de Gluck. Ce memento mori haletant est déjà un classique.

Très en vogue aux époques classique et baroque, le memento mori (méditation sur la mort) n’a guère la cote de nos jours où tout s’active pour faire oublier à l’homme sa condition éphémère. Heureusement l’Art est là. Heureusement veille un artiste tel qu’ qui n’a jamais hésité à plonger les opéras qu’on lui a confiés dans les ténèbres les plus opaques. Une ampoule vacillante et un crâne récurrents : tous les spectacles d’ ne sont-ils pas des memento mori ?

Surgie d’une contrainte (budget incitant à la transformation d’une production en version de concert en ouverture d’une saison où Py enchaînait avec Aïda), cette Alceste est magnifiée par une idée géniale où technique et sens ne font qu’un. Le matériau du décor, très certainement le moins luxueux de tous ceux conçus par , aurait davantage sa place à Avignon que dans le luxe marmoréen de Garnier. On est devant un immense tableau noir disloquable sur lequel s’activent les craies blanches de 5 dessinateurs (dont soi-même). L’impression troublante que Py écrit sur le trou noir de la scène. La première image est un choc : la façade du Palais Garnier, métaphore idéale du manifeste opératique qu’est Alceste, fascinant squelette en noir et blanc produit du haut d’un vertigineux échafaudage humain qui agit à la manière d’un sismographe cardiaque. On dessine une porte et ensuite la porte s’ouvre : magique. Mise en abyme sur-signifiante du lieu : du rideau de scène à la statue d’Apollon, deus ex machina de l’œuvre comme du bâtiment. Métaphore également de l’art du metteur en scène. Tout aussi chargé d’émotion sera l’effacement ultra-musical opéré ensuite sur ces chefs-d’œuvre éphémères. Fascinantes volutes noires nées du temps nécessaire au séchage. Comment dire mieux la vanité des choses et des êtres…

Py fait de cet opéra, où le dialogue de 2h40 de l’Amour avec la Mort connaît toujours un petit coup de mou, un frémissant questionnement d’une énergie adolescente et sans temps mort. On s’émerveille devant les dessins, les déplacements silencieux des décors, la scène envahie d’archets où musique et théâtre s’imbriquent, les roboratives professions de foi («seule, la musique sauve » ou « la Mort n’existe pas »). Et l’on s’interroge avec délice sur l’énigme finale.

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Pour donner toute la fougue qui convient à cette plongée vers la frontière de la Vie jamais morbide mais au contraire d’une prégnante hauteur poétique, la direction de s’avère l’atout idéal. Le bouillonnant musicien du Louvre adopte la geste à même de sortir la mélodieuse partition des drapés encombrants d’un classicisme un brin pétrificateur : sa direction véhémente, d’une grande puissance sonore, soulève de prenantes tempêtes de cordes au premier acte mais sait chuchoter dans l’apaisement des pizzicati festifs du deuxième.

La passion que Py met à nous lire Alceste (hélas sans les ballets) se retrouve de même dans la nouvelle équipe de chanteurs. L’attente est grande quant à . D’allure littéralement callassienne, la chanteuse livre une performance de grande classe, si l’on passe sur un début où l’on lorgne les sur-titres (ce que l’on avait cru ne jamais devoir faire). Reproche que l’on n’adressera en revanche à aucun moment à l’Admète juvénile de , d’un absolu accomplissement vocal. Les rôles du Grand prêtre et d’Hercule (ce dernier rôle était tenu en 2013 par Franck Ferrari, décédé le matin mêm ede cette Alceste, nous apprend avant la représentation, déclenchant un  ovation debout spontanée) sont confiés cette fois à qu’on ne voudrait jamais voir finir « Dieu puissant écarte du trône de la mort le glaive mortel ». Les chœurs, parfaits de bout en bout, sont galvanisants dans la réponse qu’ils font à cet interprète de luxe, de surcroît acteur magnétique. Seul rescapé de l’Alceste de 2013, est lui aussi un sous-emploi racé en Oracle et en Divinité infernale. Le Choryphée était un des atouts de la production de 2013 : son ténor, devenu Admète cette année, est remplacé par celui, touchant de fragilité de Kévin Amiel. Si et Manuel Nunez Camelino n’appellent aucune réserve, mention spéciale doit être décernée au soprano prometteur de .

On a déjà envie de revivre le memento mori de cette vibrante Alceste.

Crédits photographiques: Julien Benhamou

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Paris. Palais Garnier. 18-VI-2015. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Alceste, tragédie lyrique en trois actes sur un livret de François-Louis Gand Le Bland du Roullet. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Stanislas de Barbeyrac, Admète ; Véronique Gens, Alceste ; Stéphane Degout, le Grand Prêtre d’Apollon/ Hercule ; Manuel Nunez Camelino, Evandre / Coryphée alto ; Chiara Skerath, Coryphée soprano ; Tomislav Lavoie, Apollon / un Héraut / Coryphée basse ; François Lis, une Divinité infernale / l’Oracle ; Kévin Amiel, Coryphée ténor. Orchestre et chœur des Musiciens du Louvre-Grenoble. Chef de chœur Christophe Grapperon. Direction Marc Minkowski.

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